Musée

CHRONIQUE

Les musées contraints à la décroissance ?

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 4 juillet 2019 - 576 mots

TRANSPARENCE. Les grands musées sont plébiscités par le public – 25 % de visiteurs en plus pour le Louvre en 2018, un record –, mais leurs collections, leur financement sont contestés.

La conjonction des critiques au chapitre de l’éthique et de la transparence est telle que l’on peut se demander comment ces nobles institutions, vénérées comme intouchables autrefois, parviendront à résoudre la nouvelle quadrature du cercle.

Pour le public, le musée est un sanctuaire auquel il accorde presque aveuglément sa confiance, convaincu d’une recherche objective, historique et scientifique sans faille. Ainsi, dans les salles, il accepte les choix qui lui sont proposés – imposés – sans oser imaginer qu’il puisse en exister d’autres. Observons que, pour l’art contemporain ou celui du XXe siècle, cette légitimité vacille. En France, les musées ont perdu leur monopole de reconnaissance, de sacralisation des artistes. Les fondations privées entendent jouer un rôle de prescripteur à la mesure de leur puissance financière, à travers de grandes rétrospectives, des catalogues égalant ou surpassant ceux des institutions publiques. Le pouvoir d’inscrire un artiste dans l’Histoire est désormais partagé, comme le sont les grandes collections, qui, autrefois, avaient vocation à rejoindre les musées. Les riches collectionneurs préfèrent aménager leur propre écrin, à quelques encablures parfois du musée dont ils étaient jadis le mécène, tels François Pinault à Paris ou Elie Broad à Los Angeles.

Mais la foi dans les musées s’érode surtout sur le plan éthique. Le public n’avait pas pour habitude de remettre en cause les conditions d’acquisition des objets exposés, même s’il savait que les guerres avaient eu leurs butins, ou que la direction des Musées de France avait renâclé à traiter le dossier des MNR (Musées nationaux Récupération), œuvres que conservaient des institutions alors qu’elles appartenaient à des propriétaires spoliés par les nazis. Le contexte est différent aujourd’hui puisque c’est la plus haute autorité de l’État qui a décidé de restituer à l’Afrique des œuvres volées ou achetées à bas prix durant la colonisation. En 2000, le président Jacques Chirac contraignait le Louvre à accueillir les « arts premiers » ; six ans plus tard il leur consacrait un musée. Emmanuel Macron, lui, veut rendre 26 œuvres au Bénin, dont la plupart sont exposées au Quai Branly. Pourquoi cet engagement postcolonial ne s’étendrait-il pas à d’autres continents, comme l’Asie ? Le public scrute les cartels et questionne avec beaucoup plus d’acuité – il a raison – la provenance des objets figurant dans des collections ou des expositions temporaires.

Les musées ne peuvent plus camper sur leurs positions. Ils sont obligés de rendre des comptes et doivent aussi revoir leur financement. Le Guggenheim de New York, la National Portrait Gallery et les Serpentine Galleries de Londres viennent de renoncer à l’ample mécénat de la famille Sackler, dont le groupe pharmaceutique fabrique un opiacé fléau mortel par addiction. La Tate Modern a été obligée de rompre un très long partenariat avec British Petroleum, compagnie ciblée pour son mécénat du « BP Portrait Award ». À New York encore, des employés du Whitney Museum exigent le départ du vice-président du conseil d’administration, Warren Kanders, propriétaire d’une entreprise fabriquant des grenades de gaz lacrymogène, et l’abandon de son soutien financier. À Paris, Total s’est retiré du financement des Jeux olympiques ; qu’en sera-t-il de son soutien au Louvre et à Versailles ? Dans ces circonstances, l’expansion des musées, leur conquête de nouveaux espaces, la rénovation de leurs salles, l’organisation d’expositions onéreuses paraît compromise. Après les « trente glorieuses », la décroissance forcée ?

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°527 du 5 juillet 2019, avec le titre suivant : Les musées contraints à la décroissance ?

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