Samedi 7 décembre 2019

Musée

Le musée de l’Impression sur étoffes file un mauvais coton

Par Philippe Sprang · Le Journal des Arts

Le 20 juin 2018 - 1499 mots

MULHOUSE

Le petit musée de Mulhouse est dans la tourmente. Après avoir été victime de vols, l’un de ses délégués à la conservation est mis en examen pour ces détournements et son directeur se tue dans un accident domestique. L’enquête ne fait que commencer.

Mulhouse. À Mulhouse, dans le monde discret des musées, « l’étonnement » le dispute au « choc ». Des centaines d’albums d’échantillons de tissus auraient disparu. Une partie des fonds du musée a-t-elle été discrètement siphonnée au fil des années ? C’est le soupçon. Et il y a les réserves… Le Musée de l’impression sur étoffes (Mise) traverse une très mauvaise passe. Quatre personnes, dont une ancienne conservatrice sont à pied d’œuvre afin d’inventorier les fonds et mesurer l’ampleur du sinistre.

« Il y a beaucoup de rumeurs, mais le fait est que l’on ne sait pas », explique Olivier Iannone, directeur de Musées Mulhouse Sud Alsace, une association qui fédère onze musées de Mulhouse et du sud Alsace, dont le Mise. Il reconnaît néanmoins « pas mal » de disparitions… Mais se veut rassurant, « les objets ont pu être simplement déplacés ». Pascal Bangratz, le président du musée a demandé de la « discrétion »à son conseil d’administration afin de ne pas gêner l’enquête de police. C’est délicat, il n’en dira pas plus. Le président de l’association des amis du musée est un peu plus disert, il évoque beaucoup de pièces qui « manquent à l’appel ». On reste dans l’euphémisme. Le service des Musées de France dispense, lui, une communication frugale et concède que le musée disposait bien d’un « inventaire ».Était-il à jour ? Mystère. Pas plus que la visite d’un officier de sécurité ou que le déplacement d’un conservateur pour conduire une inspection ne nous a été confirmé.

D’ordinaire, à ce moment de l’année, Jean-François Keller, fait une escapade à Art Basel en compagnie d’amis et de collectionneurs qu’il guide volontiers dans leurs acquisitions. Cette année, avec un peu de chance, il rejoindra au mieux son appartement du centre-ville, si toutefois Marc Staedlin son avocat parvient à obtenir sa remise en liberté. Peut-être même l’aura-t-il obtenue lorsque paraîtra cet article. En détention à la maison d’arrêt de Mulhouse depuis un peu plus d’un mois, il a été mis en examen pour « détournement et vol » et placé sous le statut de témoin assisté. Chargé de conservation au Mise, arrêté courant avril, il a reconnu en garde à vue le vol de deux des vases Gallé provenant des réserves dont il avait la charge et mis en vente chez Sotheby’s, ainsi que de plusieurs dizaines carrés Hermès. C’est le juge Christophe Spery qui lui a signifié sa mise en examen au terme de sa garde à vue tandis que les policiers de la police judiciaire de Strasbourg sont chargés de l’enquête.

« Le seul qui pourrait nous dire ce qui a disparu c’est lui », explique un proche du musée. Et pour cause. Voilà presque quarante ans que Jean-Fançois Keller travaille dans ce musée, il connaît aussi bien les collections que le fond de sa poche. Denis Rolland, délégué à la conservation, lui aussi, et qui a quitté le Mise en 2005, garde le souvenir de « quelqu’un de très sympa », un collègue qu’il continuait à voir en dehors même du travail. « Il était devenu vraiment très bon, il maîtrisait son sujet sur le bout des doigts », précise-t-il. Tout le monde s’accorde sur ses compétences dans ce domaine pointu.

Du musée industriel à la biblitohèque textile de référence

Ce musée industriel trouve son origine en 1833 avec la constitution par les manufacturiers du textile mulhousiens d’un fond constitué d’échantillons textiles rassemblés dans des livres. Un Musée du dessin industriel voit le jour en 1857 avec l’aide de la Société industrielle de Mulhouse qui s’enrichit avec le don de graveurs ou de dessinateurs. C’est ainsi qu’entre dons et acquisitions de productions venant d’autres centres tant en France qu’à l’étranger, le Musée de l’impression sur étoffes, qui voit le jour après la Seconde Guerre mondiale, constitue un fonds d’impression textile qui couvre deux siècles de fabrication : de 1760 à 1940 (1).

Selon le quotidien L’Alsace, mulhousien, diplômé de muséologie option culture scientifique et technique, Jean-François Keller intègre le Mise en 1981, il est chargé de l’informatisation des collections « Au départ, j’étais juste chargé de la description des documents, c’est comme cela que j’ai découvert le fonds », explique-t-il à nos confrères qui font son portrait en août 2015 (2). En cette année 2000, il gère la collection du Service d’utilisation des documents (SUD), soit alors trois millions d’échantillons regroupés dans 1 800 livres. L’année suivante, le fonds double de taille avec l’acquisition de la collection d’échantillons de Texunion appartenant au groupe DMC. Soit trois millions d’échantillons supplémentaires regroupés dans 3 600 volumes couvrant les années 1850 à 1990. La collection compte aussi des maquettes, des dessins, des tissus asiatiques, des livres… Ils iront rejoindre les réserves et alimenteront le musée. Pour cette acquisition, l’État et les collectivités territoriales déboursent l’équivalent de 8 millions de francs (1,2 M€). Parmi les pièces en vue de l’ensemble, les 750 livres d’échantillons provenant de la ­manufacture lyonnaise Brunet Lecomte, dont 21 livres, avaient été adjugés pour 275 000 francs à Drouot un an plus tôt (3).

Le musée qui accueille du public instruit les visiteurs sur les techniques d’impression, les dessins et la chimie des colorants. Pour sa part, la conservatrice Jacqueline Jacqué assure l’organisation régulière d’expositions sur le textile qui font rayonner le musée au-delà de l’Alsace. À la tête du musée, Éric Bellargent, un personnage atypique, charismatique, un parfait autodidacte. Ancien directeur de supermarché, il avait suivi une reconversion et était entré comme gardien au musée en 1996 avant de s’occuper du magasin, puis de l’administration et de devenir directeur de l’institution.

Au SUD, Jean François Keller n’est pas en reste et participe également au développement commercial du musée. Car le SUD vend ses services aux professionnels : mode, ameublement, imprimeurs… Cette bibliothèque textile cède aux industriels des droits d’utilisation de motifs pour des périodes de deux ou quatre ans. Six millions d’échantillons, toutes les productions de l’Art déco, du néoclassique ou de l’Art nouveau… une mine. Le journaliste de La Croix qui fait son portrait au mois d’août 2000 décrit le rôle du personnage : « Voyageant entre Mulhouse et New York, il ouvre à des stylistes du monde entier les riches réserves du SUD. Ils viennent chercher là une inspiration. Paloma Picasso, Givenchy, Galliano, Pierre Bergé… »

Amateur d’art et collectionneur

En dehors de l’impression textile, il découvre au début des années 2000 une passion pour l’art. « Il aimait les belles choses, mais pas forcément chères. Il avait envie de constituer une collection d’art contemporain », explique Denis Roland. Sa première acquisition : une sculpture de l’artiste allemand Benjamin Hirte auprès de la galerie Emanuel Layr à Bâle. Au magazine ID Collector il explique en novembre dernier qu’il tient cette passion de son père. Dans sa collection, il compte des œuvres de Geneviève Claisse, Muntean and Rosenblum, Vibeke Tandberg, Jochen Tandberg ou Nick Oberthaler… Il devient un habitué de la Galerie Lahumière. « C’était un client de ma mère, quelqu’un de jovial et de cultivé qui faisait l’acquisition de pièces abordables », explique Diane Lahumière. Il devient même le commissaire d’exposition du stand de la galerie. Voilà deux ans, il avait intégré le comité de sélection d’Art Paris. Son graal. Il rayonne dans la capitale. On est loin du délégué à la conservation discret et modeste qui déclarait ne pas se sentir à son aise dans la bourgeoisie mulhousienne. Il se présente comme conservateur au Musée de l’impression sur étoffes. Un petit mensonge seulement. Denis Roland est parti en 2003 sans être remplacé. Faute de budget. Idem pour la dernière conservatrice partie en 2014. Pour la conservation et l’organisation des expositions, la surveillance des réserves, il est désormais le seul maître à bord. Une situation non conforme à la gestion d’un musée dépendant des institutions nationales et qui se doit d’avoir un conservateur.

Début février, en plein burn out, il se met en arrêt de maladie. Était-ce le surcroît de travail, la crainte que ne soient découvertes des disparitions, à moins que ce ne soit l’arrivée prochaine d’une conservatrice en chef… Courant mars, on constate la disparition de carré Hermès, puis Sotheby’s avertit le musée qu’on leur a proposé des vases Gallé provenant du Mise. Une première plainte est déposée au mois de mars dernier, puis une deuxième le 16 avril. Le lendemain alors qu’il effectue de menus travaux, le directeur Éric Bellargent se tue en chutant d’une échelle. C’est la consternation.

Interrogé à propos des vols des vases et des carrés Hermès, Jean François Keller explique avoir voulu se venger de sa hiérarchie. L’importance de la disparition des albums d’échantillons serait, elle, visible à l’œil nu sur les rayonnages du SUD. Une partie importante du fond Texunion serait affecté. Jean-François Keller n’a pas été entendu à ce sujet selon son avocat. Pas encore.

(1) Jacqueline Jacqué, Histoire Singulière de l’Impression textile, catalogue de l’exposition, Edisud 2000. (2) L’Alsace, 5 août 2015. (3) La Croix, 19 août 2000

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°504 du 22 juin 2018, avec le titre suivant : Le musée de l’Impression sur étoffes file un mauvais coton

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