Reconstruction

Le Havre, la réinvention d’une ville

Le Journal des Arts

Le 5 mars 2004 - 627 mots

Régulièrement pilonnée par les bombardements alliés en raison du caractère stratégique de son port, la ville du Havre n’est plus qu’un vaste champ de ruines après le raid fatal du 5 septembre 1944. Le centre et les quartiers du port sont anéantis, 12 500 immeubles réduits à l’état de gravats, et des dizaines de milliers de personnes sans abri. De ces décombres naîtra une ville nouvelle, entièrement conçue en béton par Auguste Perret et son équipe. Face à l’urgence de la situation, le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme choisit en effet de confier au seul Perret l’ensemble du projet, soit 150 hectares à réédifier. À l’époque, l’entrepreneur est en outre « le seul architecte français à pouvoir se prévaloir d’un atelier de reconstruction organisé », rappelle Joseph Abram, l’un des commissaires de l’exposition « Perret, la poétique du béton », dans l’ouvrage encyclopédique publié à cette occasion. Mais trois ans après « son beau projet pour la place Alphonse-Fiquet à Amiens, il est confronté, sur ce morceau désolé de la côte normande, à un enjeu inédit, tant par l’étendue du territoire à reconstruire que par la nouveauté des problèmes techniques et humains à résoudre ». De plus, les délais imposés sont courts, le budget limité et les matériaux de construction font défaut. Une pénurie qui contraindra le vieux maître (Perret a alors 71 ans) à renoncer à son projet initial, lequel consistait à rebâtir la ville sur une plate-forme afin d’assurer à la cité une fonctionnalité optimale. Il le remplace par un programme plus classique faisant table rase des anciens édifices – « malgré la tradition, nous ne ferons pas du faux Renaissance », affirme-t-il – mais conservant les axes dominants de la cité. « Exemple très pur de création totale », d’après Joseph Abram, le nouveau Havre s’élève selon des principes de symétrie, d’ordre et de proportion. Une trame générale de 6,24 m2 sert de canevas aux immeubles et à l’ensemble du tissu urbain, où règne une unité quasi monolithique. Certains bâtiments échappent toutefois à cette échelle uniforme, comme l’hôtel de ville avec sa tour de 17 étages ou l’église Saint-Joseph avec son imposante flèche. « Bien qu’apparemment uniformes, les immeubles offrent une réelle diversité dans le traitement des détails, estime le commissaire. On observe des variations sur la colonne (cylindrique, tronconique, à facettes, polygonale, à chapiteau géométrique, sans chapiteau), sur la structure (marquée ou effacée, verticalisée ou horizontalisée), sur les cadres des fenêtres, sur les joints des parpaings, sur les filets des poutraisons, sur les nervures de l’ossature. Les architectes déclinent ici, à l’intérieur de règles rigides, les subtilités de l’ordre du béton armé. » D’une rigueur mathématique, ce système modulaire permit à Perret de s’acquitter efficacement et économiquement de sa mission. Mais le constructeur ne fit pas que des heureux. « Longtemps cette architecture monumentale osée et rectiligne laissa les Havrais dubitatifs. Ils durent apprivoiser cette avant-garde », témoigne Antoine Rufenacht, maire (UMP) du Havre. Une lente réconciliation qui pourrait être couronnée par l’inscription de la ville au patrimoine mondial de l’Unesco. Le 20 janvier, le gouvernement français a en effet choisi le Havre parmi une quarantaine de candidatures comprenant notamment le centre ancien de Rouen, le massif du Mont-Blanc ou les mégalithes de Carnac. « Cette nomination constitue un événement majeur pour la ville en termes de changement d’image et de développement culturel et touristique », se réjouit le maire. Des experts de l’Icomos (Conseil international sur les monuments et sites) doivent maintenant se rendre sur le site pour évaluer l’état de conservation du patrimoine et estimer s’il est d’une « valeur universelle exceptionnelle ». C’est sur la base de leurs appréciations que le bureau du patrimoine mondial prendra en 2005 la décision d’inscrire, de reporter ou de refuser le dossier.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°188 du 5 mars 2004, avec le titre suivant : Le Havre, la réinvention d’une ville

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