Mercredi 21 février 2018

Débat

L’archéologie préventive en ligne de mire

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 9 décembre 2009

Le projet de délocaliser l’Institut de recherches archéologiques préventives à Reims refait surface au moment où sa directrice vient d’achever son second mandat.

PARIS - Il a suffi d’une petite phrase de François Fillon lors d’un déplacement à Reims (Marne), le jeudi 19 novembre, pour remettre le feu aux poudres à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap). Le Premier ministre, décidément très présent sur le front culturel ces dernières semaines, a réitéré la volonté du gouvernement de délocaliser à Reims cet établissement, sous la double tutelle des ministères de la Culture et de la Recherche. Une « aberration » comme le dénonçait dans nos colonnes, il y a un an, Anick Coudart, directrice de recherche au CNRS (lire le JdA no 291, 14 novembre 2008, p. 4), ne serait-ce que parce que l’institut est déjà déconcentré à 95 % avec cinquante centres de recherches en régions et des archéologues sur le terrain. Non seulement la délocalisation affaiblirait le jeune institut sur la scène internationale et scientifique – si les fouilles ont lieu sur tout le territoire, il faut un lieu central pour accueillir les colloques et chercheurs internationaux –, mais elle risquerait surtout d’avoir pour conséquence la fuite de ses cerveaux. François Fillon a-t-il voulu flatter des élus sur la défensive à l’approche des élections régionales ? A-t-il pris en considération le départ, fin novembre, après deux mandats consécutifs, de la directrice de l’Inrap, Nicole Pot, dont le poste restera vacant jusqu’à la mi-janvier ? Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un nouveau coup dur pour l’établissement qui avait repris espoir après les déclarations du ministre de la Culture, lors de la présentation du budget 2010, en octobre.

Belles paroles
Premier locataire de la Rue de Valois à s’être rendu, en septembre, sur un chantier d’archéologie préventive (le creusement du grand canal Seine-Nord Europe), Frédéric Mitterrand semblait prêt à reprendre la discussion là où son prédécesseur avait brutalement tranché la question de la délocalisation. « On s’est laissé bercer par ses paroles pleines d’espoir. Le réveil est rude », déplore-t-on à l’Inrap, dont les personnels étaient en grève le 3 décembre. Pourtant, de l’Italie à la Grande-Bretagne, la réputation de l’institut est grandissante et la table ronde organisée au Sénat sur ses huit années d’activité, le 25 novembre, témoignait d’un changement de ton radical dans les rapports de l’institut avec les élus depuis sa création en 2001. Toujours soucieux, et parfois mécontents, des délais des opérations, ceux-ci témoignent aujourd’hui d’un réel intérêt pour une discipline qui permet d’exhumer et valoriser le passé de leur territoire. De l’aveu même de Nicole Pot, il demeure néanmoins des ajustements à faire, notamment en ce qui concerne la redevance de l’archéologie préventive « qu’il faudrait réviser pour arriver à une assiette de 110 millions d’euros ». Destinée à financer les diagnostics, la recherche et le FNAP (Fonds national d’archéologie préventive utilisé pour les logements sociaux ou pour les collectivités dans le besoin), cette redevance sera de 78 millions d’euros en 2010. En outre, pour pouvoir répondre plus vite à la demande, l’Inrap devrait bientôt être autorisé à embaucher des contractuels sur des missions ponctuelles. Cela lui permettrait de contrer une concurrence privée offensive depuis la décision, en 2003, de supprimer son monopole sur les chantiers de fouilles préventives. Le Conseil national de la recherche archéologique (CNRA) a ainsi délivré des agréments à 77 services, dont 21 sociétés privées comme Archéopole, Archéodunum, ou Oxford Archeology qui gagne du terrain en France et ne cache pas son ambition d’étendre la concurrence aux diagnostics.

Attaques en interne
Rappelant la mission de service public de l’Inrap, Nicole Pot met en garde contre la tentation « de faire de l’archéologie alibi avec pour seul but de libérer ou "purger" les terrains. Cela n’a aucun intérêt et cela va à l’encontre de la loi. Il est nécessaire d’exploiter les données enfouies dans le sol et de restituer les résultats à la communauté des chercheurs et au grand public ». Elle poursuit en soulignant « l’urgence à mettre en place un système d’évaluation des services ». Lors de la table ronde, fin novembre, Jean-Jacques Pignard (Union centriste), sénateur du Rhône, a évoqué sa propre expérience à Lyon lors de la construction du parking Saint-Georges, déplorant l’attitude de certains opérateurs qui « cassent les prix et mettent les élus face à des situations gênantes ». Mis en concurrence avec des opérateurs extérieurs, l’Inrap doit aussi faire face à des attaques dans son propre camp, en particulier celles de la sous-direction de l’archéologie au sein de la direction de l’Architecture et du patrimoine (DAPA) qui voit d’un fort mauvais œil l’indépendance de cet institut longtemps considéré comme l’avatar de feu l’AFAN (Association pour les fouilles archéologiques nationales). Michel Clément, à la tête de la DAPA (mais sur le point de quitter ses fonctions pour la Cour des comptes), ne s’est-il pas évertué à qualifier l’Inrap « d’opérateur de l’État » au Sénat lors de la table ronde, niant son activité de recherche ? Dernièrement, à Manosque (Alpes-de-Haute-Provence), les services de l’État ont mandaté un opérateur privé, spécialiste de la préhistoire alors que les fouilles devraient concerner des vestiges médiévaux. Et alors même que Daniel Percheron (PS), président du conseil régional Nord-Pas-de-Calais et sénateur du Pas-de-Calais, également présent le 25 novembre, soulignait : « À l’heure du débat sur l’identité nationale, l’archéologie préventive prend tout son sens ».

INRAP
Budget 2010 : 166 millions d’euros
Nombre d’agents : 2 000 (dont 1 600 archéologues)
Réalisations : 13 000 diagnostics sur 75 000 hectares et 1 500 chantiers de fouilles, depuis sa création en 2001

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°315 du 11 décembre 2009, avec le titre suivant : L’archéologie préventive en ligne de mire

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