Vendredi 14 décembre 2018

Philippe de Montebello, directeur du Metropolitan Museum of Art de New York :

La gratuité des expositions est payante à long terme

Il justifie sa politique et lance une collecte de fonds de 300 millions de dollars pour le redéploiement des collections

Le Journal des Arts

Le 1 février 1995 - 1438 mots

Philippe de Montebello, new-yorkais d’adoption, d’origine française, n’avait que quarante et un ans lorsqu’il fut nommé à la tête du Metropolitan Museum, en 1977. De tous les directeurs des grands musées du monde, il est le seul à être en poste depuis si longtemps. Alors que le Met lance une collecte de fonds de 300 millions de dollars échelonnée sur trois ans, il publie un rapport et justifie sa décision de ne pas faire payer l’entrée aux expositions.

NEW YORK - Le Met et le nouveau millénaire, le rapport que Philippe de Montebello vient de publier, est le bilan de dix-sept années d’expériences accumulées au plus haut niveau de l’administration d’un musée. L’occasion pour lui de préciser sa conception du rôle du musée, qui doit donner "devant l’œuvre d’art, le sentiment de la durée et de la qualité, points de repères face aux modes et aux idées fluctuantes", et de mettre en garde contre les éventuelles dérives démagogiques et les préoccupations intéressées des administrateurs.

"Nos activités ne doivent pas être conçues uniquement dans le but d’accroître la fréquentation ; gardons à l’esprit que nous devons avant tout préserver la qualité que les nombreux visiteurs du Met attendent de nous." Philippe de Montebello ne craint pas de s’en prendre publiquement à ces administrateurs, "de moins en moins collectionneurs et de plus en plus industriels et financiers", en particulier lorsqu’ils suggèrent que le programme d’expositions devrait être un des soutiens du budget.

Des cadeaux empoisonnés
Comme dans beaucoup de musées américains, le droit d’entrée au Met est laissé à la libre appréciation des visiteurs, même si une contribution d’une trentaine de francs est "suggérée". En conséquence, en décidant il y a cinq ans de ne plus faire payer l’entrée aux expositions temporaires, Philippe de Montebello a pris une initiative courageuse : le succès d’une exposition pouvant faire varier la fréquentation annuelle du musée (entre 4,2 et 4,7 millions d’entrées) de 500 000 entrées, la gratuité constitue donc, à court terme, un manque à gagner considérable.

Mais, comme il l’explique, "c’est une bonne façon d’aborder la question de l’accessibilité du musée, et elle peut à la longue s’avérer financièrement avantageuse." Selon lui, la gratuité incite les visiteurs à revenir : ces visites répétées ne peuvent qu’augmenter la rentabilité des équipements payants du musée, encourager les visiteurs à devenir membre de l’association des Amis du Met, et rejoindre ainsi le noyau des fidèles qui fréquentent régulièrement le musée.

À la lecture du rapport, il est surprenant de constater que les grandes expositions à succès de ces dernières années se sont révélées être des cadeaux empoisonnés. Elles créent, d’une année à l’autre, d’amples fluctuations dans les budgets ; "un phénomène malsain, tant pour la gestion que pour l’intégrité des programmes d’exposition, qui devraient être à l’abri de la pression exercée en faveur des modes", ajoute Philippe de Montebello.

Aucune extension spectaculaire du musée n’est prévue car le bâtiment ne le permet plus (3 millions d’œuvres d’art et 2 millions de mètres carrés). Le Met ne saurait s’étendre dans Central Park, où le moindre brin d’herbe est sacro-saint ; ni s’enfoncer dans le sous-sol, car il repose sur le socle rocheux de Manhattan ; ni se surélever, du fait des règlements urbains et de l’éclairage naturel de nombre de ses salles. Tout nouvel espace devra être gagné à l’intérieur même du bâtiment. Ainsi, la coupole située au-dessus du grand hall sera transformée en studio de photographie et en photothèque.

Une collecte de fonds pour le redéploiement des collections a été lancée sur une période de trois ans. Elle devrait recueillir 300 millions de dollars (1,6 milliard de francs) et en a déjà réuni un tiers. Le projet phare de cette campagne est la restructuration et l’extension des salles d’antiquités grecques et romaines – qui n’ont subi aucun changement depuis cinquante ans –, pour permettre l’exposition de certaines parties des collections qui ne pouvaient être présentées (verreries romaines, camées et intailles, etc.). Ces travaux coûteront 90 millions de dollars (486 millions de francs), et nécessiteront la construction d’un nouveau restaurant, l’actuel étant transformé en salle d’exposition.

Le trafic des antiquités
À l’idée qu’en encourageant les collectionneurs, il pourrait encourager le trafic des antiquités, Philippe de Montebello réagit vigoureusement : "Quiconque a vu, comme en Turquie, les plus beaux marbres rongés par les pluies acides dans des cours à ciel ouvert, ne peut qu’adopter le point de vue inverse et soutenir que chacune des pièces qui entre dans une collection, où que ce soit en Occident, est au moins préservée. Les millions d’œuvres qui sont totalement inaccessibles, entassées et brisées dans les réserves de ces soi-disant pays exportateurs, doivent également être prises en compte.

Je pense, poursuit-il, que l’ensemble des nations se doit d’avoir une politique où les intérêts de la recherche et le partage du patrimoine de l’humanité puissent coexister avec les besoins des pays en voie de développement. Tant qu’on ne trouvera pas un moyen d’assouplir le discours rigide à propos des patrimoines nationaux, il n’y aura pas de solution. En attendant, toute demande de restitution non étayée sera déclarée irrecevable".

Quarante millions de dollars (216 millions de francs) seront affectés au réaménagement du département des collections d’Extrême-Orient, objet de toutes les attentions depuis quelques années en regard de l’essor économique de cette partie du monde. On prévoit de nouvelles salles plus vastes pour la peinture et les arts décoratifs chinois, ainsi qu’un nouveau service de conservation des arts asiatiques.
Les salles consacrées au mobilier et aux arts décoratifs anglais seront rénovées : les salles d’époque seront repeintes aux couleurs d’origine.

Des salles fermées par rotation
Les espaces du musée consacrés à l’étude, l’entreposage et la conservation des textiles subiront des transformations, en partie grâce au mécénat du magnat italien du textile, Antonio Ratti. La collection, la deuxième au monde après celle du Victoria & Albert Museum, en avait grand besoin. Les pièces sont entreposées dans différents dépôts du musée, et les tapis ne sont visibles par personne, pas même par les conservateurs : les réserves ne permettent pas de les dérouler. Afin de faciliter la consultation de la documentation et de l’iconographie concernant les collections de textiles, une bibliothèque informatisée a été créée.

Quarante millions de dollars supplémentaires permettront au Met de montrer l’un des trésors de la Renaissance italienne qui n’a pas été présenté au public depuis trente ans. "Je veux parler du studiolo  (cabinet de travail) du duc Federigo da Montefeltro à Gubbio, précise Philippe de Montebello, dont les murs sont couverts de panneaux de marqueterie en trompe-l’œil, qui représentent des placards entrouverts, des incunables, des instruments de musique et des armes ; le plafond à caissons  est sculpté et peint de couleurs vives rehaussées d’or.

La restauration sera achevée en 1996." Plus tard, la création de petites salles consacrées à la Renaissance italienne et à la période baroque permettra d’admirer du mobilier et des sculptures qui n’étaient plus exposées depuis les années soixante. Enfin, 55 millions de dollars (297 millions de francs) seront consacrés à l’amélioration de l’accueil du public et de l’infrastructure du musée.

Cependant, le véritable enjeu de cette collecte de fonds consiste à réunir 100 millions de dollars pour compléter le budget alloué par la Ville de New York. Le Met accuse un déficit constant de 1,5 à 2 millions de dollars par an (8 à 10 millions de francs), jugé "acceptable" par Philippe de Montebello car cantonné dans la limite de 1 à 2 % du budget annuel. Mais depuis 1992, le musée a vu ses crédits municipaux réduits de 3,5 millions de dollars (19 millions de francs). En conséquence, un tiers des salles est fermé par rotation (chaque salle est cependant ouverte au moins quelques heures par jour). Le gardiennage des nouvelles salles nécessitera un budget de 40 millions de dollars (216 millions de francs). Le reste de la subvention servira à développer les services de la conservation et les services culturels : conférences, concerts et programmes de publications.

Enfin, le rapport insiste sur le rôle primordial de la transmission du savoir et de la connaissance dans le processus de présentation des œuvres d’art. Une déclaration délibérément dirigée contre les facultés d’histoire de l’art américaines qui, depuis une dizaine d’années, dénigrent explicitement l’érudition et contrarient l’épanouissement du sens artistique et critique : "Il y a malheureusement beaucoup de conservateurs victimes de cet enseignement aux États-Unis.

Cela ne fait aucun doute qu’il y a toute une génération d’historiens de l’art qui sont terrifiés lorsqu’ils se trouvent face à d’authentiques œuvres d’art. Ils organisent des expositions "politiquement correctes" mais se montrent incroyablement hésitants dès qu’il s’agit d’émettre un jugement de valeur, ce qui se traduit inévitablement par de mauvaises expositions."

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°11 du 1 février 1995, avec le titre suivant : La gratuité des expositions est payante à long terme

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