Mercredi 23 septembre 2020

Collection

PARIS

Collections confinées : premiers enseignements

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 16 septembre 2020 - 889 mots

FRANCE

Sans protocole spécifique, les musées ont dû poursuivre leurs missions de conservation durant le confinement et ont tiré de l’expérience des données inédites. Les professionnels dressaient le bilan lors d’un webinaire organisé le 12 août par l’ICOM France.

Le plateau des Collections du musée du quai Branly. © Photo Nicolas Borel/musée du quai Branly - Jacques Chirac
Le plateau des Collections du musée du quai Branly.
© Photo Nicolas Borel /musée du quai Branly - Jacques Chirac

« Dans la sidération du mois de mars, ce n’est pas la question de la conservation qui est apparue comme prioritaire, mais plutôt la question du public : comment rester présent ? », se souvient Juliette Raoul-Duval, présidente d’ICOM France (Comité international des musées). Dès les premiers jours du confinement, les réseaux sociaux ont ainsi été submergés de propositions de visites virtuelles, démontrant que, sur ce terrain-là, les musées étaient peu préparés. C’est une autre histoire pour la conservation des œuvres en période de confinement, chaque institution a dû mettre en place ses protocoles de manière expérimentale. Pour beaucoup d’entre elles, cette période hors du commun a été une occasion unique d’observer le bâtiment et ses collections, sans public ni activité.

Sur place, dans la plupart des musées, seuls les agents de sécurité traversaient encore les couloirs des collections. Les craintes autour de la sûreté des œuvres, alimentées par le vol d’un Van Gogh fin mars au Pays-Bas, ont rapidement été dissipées par la présence continue de ces « travailleurs essentiels ».

Sécurité et conservation préventive

Au Louvre, le département conservation a pu compter sur ses agents pour veiller sur les collections :« Depuis quatre ou cinq ans, le personnel de surveillance est formé à la conservation préventive, explique Grazia Nicosia du service conservation préventive du Louvre, c’est un souhait de Jean-Luc Martinez [président-directeur du Louvre] que les agents responsables des rondes soient impliqués. » Ce choix a pris tout son sens durant le confinement, où le Louvre a pu compter sur ces agents pour faire remonter des observations sur l’état des collections aux conservateurs restaurateurs confinés.

Responsable de conservation au Musée des arts décoratifs (MAD), Florence Bertin confirme que la sûreté n’a pas été un sujet de préoccupation pendant les semaines du confinement : « C’est ce qui nous a le plus rassuré : le service de sécurité était présent tout le temps et il n’y avait plus de visiteurs, donc pas de sujet d’inquiétude. »

La mise en place des rondes pour la veille des collections – exercice indispensable à la bonne conservation des œuvres, souvent effectué par des restaurateurs indépendants – a posé plus de problèmes aux musées qui ne disposent pas de protocole adapté à cette situation exceptionnelle. « Au MAD, on a fait notre possible la veille du confinement, explique Florence Bertin, on a posé des papiers krafts sur les dessins et les œuvres les plus sensibles, on a recouvert les sculptures pour éviter “l’empoussiérage” : une petite expo Christo avant Beaubourg ! » Le musée a ensuite pu mettre en place des veilles, « au moins une tous les dix jours », effectuées par divers agents (de sécurité comme de la conservation).

Au Musée du Quai Branly, l’internalisation des agents de conservation a permis de mettre en place rapidement une veille quotidienne des œuvres par un binôme de régisseurs. « On a ainsi pu prendre en charge immédiatement des anomalies, mettre en quarantaine des objets infectés », indique Éléonore Kissel, responsable du pôle conservation restauration du musée.

Mais grandes institutions et petits musées n’ont pas pu gérer la continuité de la conservation de la même manière : le confinement a révélé de grandes inégalités, « dans les petites structures, ce sont des gens plus ou moins qualifiés, parfois des voisins, qui ont assuré ce travail », note Ariane Segelstein de l’association Bouclier Bleu.

Conditions idéales d’observation

Autre enseignement du confinement, les musées ont pu observer leurs collections dans des conditions de conservation inédites : « Sur cette période, on a récolté une quantité données inédites qu’on est en train d’exploiter, révèle Florence Bertin, cette situation nous a permis d’observer des choses qu’on aurait jamais pu voir dans des conditions normales. » Au MAD, les œuvres ont ainsi été exposées à la lumière verte 24 heures sur 24, une expérience impossible à mener lorsque le musée accueille du public. « Au Quai Branly, nous avons eu un gros incident climatique, se souvient Éleonore Kissel, on a pris la décision de fermer une centrale de traitement d’air pour observer comment le bâtiment réagissait sans air traité. »« Rentrer dans une salle qui a été fermée plus de trois mois, c’est comme regarder un instantané, abonde Grazia Nicosia, on voit les infestations, les défauts d’étanchéité que l’on ne remarque pas quand on fait le ménage. Ça a beaucoup alimenté notre plan de conservation préventive. »

Pour l’association Bouclier Bleu, l’enseignement principal de cette période a été le manque d’un document protocolaire. « On a donc produit un document de 25 pages qui sera publié en septembre, annonce Ariane Segelstein, un document pédagogique, outil décisionnaire. » Ce guide apportera des réponses à des questions simples auxquels conservateurs comme directeurs de musées n’avaient pas forcément de réponse en mars : qui fait la ronde ? Quels documents utiliser pour les comptes rendus ? Comment communiquer ? Remettre la conservation au cœur du travail des musées : c’est aussi la leçon que tire Éleonore Kissel de la crise. « Dans ce pays où 85 % des conservateurs restaurateurs sont indépendants, la grande question est le maintien des budgets pour 2021. Il faut que l’on se recentre sur nos collections, que l’on fasse émerger des travaux de fonds en conservation, qui sont d’ordinaire éclipsés par nos activités temporaires. »

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°550 du 4 septembre 2020, avec le titre suivant : Collections confinées : premiers enseignements

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