Dimanche 25 février 2018

BrasÁ­lia

L’utopie d’une ville nouvelle devenue la réalité

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 16 décembre 2008

Ancien élève de Le Corbusier, le Brésilien Oscar Niemeyer, né en 1907 à Rio, devait marquer avec l’urbaniste Lucio Costa l’histoire de l’architecture par l’un des projets les plus incroyables du XXe siècle : bâtir, entre 1958 et 1981, la ville de BrasÁ­lia.

Le touriste qui programme un voyage au Brésil ne pensera pas forcément à faire étape à Brasília. Il lui préférera les plages à l’abri du vent de Salvador da Bahía, le site enchanteur de Rio de Janeiro, la folie urbaine de São Paulo ou bien encore la nonchalante douceur de Belém. Il ne sait pas ce qu’il perd : faire la double expérience, d’une part, d’une ville construite ex nihilo au beau milieu d’une région sauvage dotée d’une faune et d’une flore d’une richesse inouïe, de l’autre, d’un véritable musée architectural en plein air ! Deux qualités qui justifient grandement d’y faire un détour, ne serait-ce que de quelques jours, pour partir à la découverte de l’œuvre d’un artiste unique en son genre, l’architecte Oscar Niemeyer. Comme on peut le faire à Barcelone en découvrant toutes les constructions de Gaudí ou à Bruxelles en pistant l’Art nouveau.

À l’instar d’une ville comme Chandigarh, construite par Le Corbusier en plein Pendjab, en Inde, dans les années 1950, Brasília est l’exemple d’une utopie qui devient réalité. À la volonté politique d’un chef d’État –   Juscelino Kubitschek   – qui décide de délocaliser la capitale de son pays pour en rééquilibrer les forces économiques, la création de Brasília associe non seulement le talent de Niemeyer, mais aussi celui trop souvent oublié d’un urbaniste visionnaire, Lucio Costa. Si, pour ce dernier, les théories de Le Corbusier constituaient le «   livre sacré de l’architecture brésilienne   », Niemeyer s’en démarqua très tôt en rompant avec l’angle droit si cher à l’auteur de «   La Cité radieuse   » pour mieux laisser éclater son lyrisme.
 
Le circuit routier «   en ciseau   »
Vue de haut, Brasília offre à voir un plan au sol qui rappelle la forme tout à la fois d’un avion, d’un oiseau ou d’un cerf-volant. On voit d’ailleurs au Musée national un collage de Niemeyer qui en est une parfaite illustration  : le dessin d’un arc y est sous-tendu par un axe central qui le traverse en son milieu. Tandis que celui-ci correspond à l’axe dit «   des monuments   » qui joint d’une extrémité à l’autre le mémorial Juscelino Kubitschek au Parlement, celui-là est composé des «   superquadras   » ou blocs d’habitations, chacun destiné à héberger environ trois milles personnes.

Pour avoir une vue générale de la situation, le visiteur qui arrive à Brasília fera bien de grimper immédiatement les soixante-dix mètres de hauteur accessible de la Tour de la télévision qui est située à peu près au mitan de l’axe central. La vue du haut de la tour lui permettra de mieux appréhender la distribution systématique des ministères, l’implantation autoritaire du Parlement, la beauté des palais de la Justice, du Palacio d’Itamary, siège du ministère des Affaires étrangères, etc., ainsi que la spécificité du circuit routier dit «   en ciseaux   », conçu de telle sorte qu’aucune voie n’en croise une autre à même niveau. Aussi la ville présente-t-elle cette particularité d’être subtilement étagée et existe-t-il des passages souterrains pour les piétons qui se croisent et se décroisent sous les voies de circulation.

Si, pour aller à la découverte d’une ville, rien ne remplace la marche à pied, cela est plus difficile à Brasília tant les distances sont considérables   : la ville recouvre en effet une surface double de celle de Paris et de son agglomération   ! Il utilisera en conséquence soit les transports en commun – la gare routière a été installée au croisement des deux lignes de force du plan général de la ville –, soit le taxi qui reste encore très bon marché.

Une ville agréable à vivre
Construite en quatre ans, après qu’on eut défriché plus de cinq mille kilomètres carrés et créé un lac artificiel de quarante-deux kilomètres de long, inaugurée le 21   avril 1960, Brasília devait accueillir un demi-million d’habitants. Elle en compte aujourd’hui plus de deux, sa trentaine de villes-satellites comprises, et on y dénombre deux voitures pour trois habitants. On pourrait penser que la ville est d’autant plus difficile à vivre. Point du tout. Son gigantisme initial est encore loin d’y rendre la vie pénible.

Il est d’ailleurs un fait marquant, c’est le sentiment de bien-être qu’affichent les «   Brasiliens   ». Depuis sa fondation, la capitale a vu naître deux générations et ni l’aînée, ni la cadette ne cherchent à la déserter. Il faut dire que le climat y est agréable, que la nature – quoiqu’elle ait été violentée au départ – y a repris ses droits et les barres des blocs d’habitations sur pilotis mêlent avec un certain bonheur rigueur géométrique et invasion végétale.

La rectitude qui gouverne le plan des «   superquadras   », tous construits sur le même schéma et constituant une vraie vie de quartier, le dispute aujourd’hui à une organisation plus débridée et à un certain vieillissement du bâti qui les rendent moins stricts. Sans aller jusqu’à dire que Brasília offre à ses habitants un mode de vie idéal, il est une chose à observer   : ceux qui y vivent, habitent une ville qui leur est pleinement contemporaine – au sens le plus fort du terme – et dont la mémoire colle à la leur, ce qui n’est pas la moindre des situations singulières.

Sacrée cathédrale

Un dôme en forme de couronne d’épines dont les seize colonnes aux allures de boomerang élancent depuis le ras du sol leur courbe de béton immaculé dans un mouvement plein de grâce et de pureté : telle se présente la Catedral metropolitana, symbole par excellence de l’architecture qu’a réalisée Oscar Niemeyer à BrasÁ­lia. Située sur le grand « axe monumental », inaugurée en 1970, la cathédrale marie heureusement le béton et le verre pour former comme une pyramide transparente et futuriste. Avec le musée d’Art et la bibliothèque voisins, elle forme un complexe du plus bel effet qui décline les formes les plus élémentaires et les plus épurées. Vue de l’extérieur, la cathédrale est affublée d’un côté d’une étonnante galette en forme de soucoupe volante qui chapeaute les fonts baptismaux, de l’autre d’un campanile en forme de pylône muni de quatre grosses cloches. Un groupe de sculptures monumentales aux figures des quatre évangélistes, œuvres de 1968 à la facture classique d’Alfredo Ceschiatti et Dante Croce, borde l’entrée de l’édifice qui glisse en pente douce vers l’intérieur situé en contrebas du niveau de la rue. Le visiteur qui y pénètre est saisi tant par l’ampleur de l’espace que par sa luminosité. Il se retrouve tout soudain sous le dôme dont le faisceau de colonnes et la verrière se substituent symboliquement au ciel d’autant que des anges en suspens dans le vide contribuent à précipiter le regard vers une sorte d’infini.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°609 du 1 janvier 2009, avec le titre suivant : BrasÁ­lia

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