Esclavage

Bordeaux face à l’Histoire

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 26 mai 2009

Le Musée d’Aquitaine a inauguré son parcours consacré à la traite des Noirs.

BORDEAUX - Au XVIIIe siècle, Bordeaux connaît une grande période de prospérité marquée par un renouvellement urbain et une poussée démographique – sa population passe de 45 000 à 110 000 habitants. L’enrichissement de la cité est étroitement lié au commerce de la traite des Noirs et à l’esclavage. Longtemps resté tabou, ce sujet fait l’objet d’une attention particulière depuis quelques années et, sous la pression d’associations et d’historiens, Bordeaux se penche enfin sur son passé. La ville a accueilli le 10 mai la cérémonie officielle de la Journée nationale de commémoration des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions. Et a saisi l’occasion pour inaugurer les nouveaux espaces permanents du Musée d’Aquitaine consacrés à cette thématique des plus sensibles, et donc particulièrement délicate à illustrer. Pour le musée, il s’agissait en effet de contenter à la fois les associations, qui militaient pour la création d’un mémorial, et une partie de la grande bourgeoisie bordelaise plutôt sceptique. François Hubert, conservateur en chef du Musée d’Aquitaine, arrivé à la tête de l’institution il y a trois ans et demi, a donc joué les équilibristes pour livrer, avec ses équipes, un parcours qui se veut avant tout objectif et pédagogique. Intitulé « Bordeaux, le commerce atlantique et l’esclavage », celui-ci a été validé par un conseil scientifique composé d’historiens.
Pour évoquer ce pan de l’Histoire dont subsistent peu de traces matérielles, le Musée d’Aquitaine a mis en exergue le fonds Marcel-Chatillon (1925-2003) – chirurgien de profession, Chatillon a passé l’essentiel de sa carrière en Guyane et à la Guadeloupe. Légué en 1999 au musée, cet ensemble compte plus de 600 gravures et peintures sur la vie quotidienne aux Antilles du XVIIe au XIXe siècle ; une majorité d’images idylliques empreintes d’exotisme et de fantasmes occidentaux, mais aussi quelques gravures anglaises abolitionnistes. Ces œuvres ainsi que des maquettes de navires, éléments d’architecture, fers d’esclaves, fétiches du Bénin ou cartographies sont ici confrontés à des images de synthèse et petits films réalisés à partir de documents d’archives. Le procédé fonctionne avec un bonheur inégal selon les situations. Le résultat se révèle intéressant lorsque le visiteur a la possibilité de feuilleter virtuellement un échantillon des archives réunies par Éric Saugera dans son ouvrage de référence Bordeaux, port négrier (éd. Atlantica, Anglet, 1995). Un peu moins convaincant en ce qui concerne le film de reconstitution s’appuyant sur le journal de bord du capitaine d’un navire affrété pour la traite.

De l’esclavage au métissage
« Nous voulions aussi replacer la destinée de Bordeaux dans une histoire plus globale », précise François Hubert. L’histoire de cette Europe qui, de Liverpool à Lisbonne, a largement tiré profit de la traite des Noirs avec des déportations massives estimées entre 11 et 13 millions de personnes. Si, en nombre d’expéditions de traite, Bordeaux arrive loin derrière Liverpool et Nantes (premier port négrier de France), la ville a joué un rôle primordial dans le système esclavagiste des Antilles dont elle tenait les réseaux, profitant surtout des denrées produites dans les « îles à sucre ». La colonie française de Saint-Domingue fournissait ainsi 80 % des importations bordelaises de sucre, et 40 % des Blancs qui y vivaient étaient originaires d’Aquitaine. L’abolition définitive de l’esclavage en 1848 et la révolution de Saint-Domingue marquent la fin d’une époque à laquelle succèdent les questions actuelles autour de la diversité, du métissage et de l’héritage transmis aux nouvelles générations. Entourés de portraits photographiques contemporains, Raphaël Lucas, auteur, et Florent Mazzoleni, écrivain et critique musical, ouvrent le champ en abordant respectivement, à travers des entretiens filmés, la littérature créole et les grands courants musicaux comme le gospel, le blues ou le jazz. Avec ces nouveaux espaces, Bordeaux fait un pas de plus dans l’écriture d’une Histoire encore largement lacunaire.

Musée d’Aquitaine, 20, cours Pasteur, 33000 Bordeaux, tél. 05 56 01 51 00, tlj sauf lundi et jours fériés 11h-18h.

L’esclavage, le commerce atlantique et l’esclavage

Budget : 750 000 euros
Superficie : 750 m2 (répartis sur 4 salles)
Commissariat : François Hubert, conservateur en chef du Musée d’Aquitaine ; Christian Block, attaché de conservation, chargé des collections modernes
Conseil scientifique : Jacques de Cauna, Michel Figeac, Dominique Rogers, Cécile Révauger
Muséographie : François Payet (Métaphores)
Nombre de visiteurs annuels du Musée d’Aquitaine : 100 000

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°304 du 29 mai 2009, avec le titre suivant : Bordeaux face à l’Histoire

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