Vendredi 19 octobre 2018

Le \"trésor de Priam\"

Albion veut la part d’Ilion

Le trésor de Troie pourrait faire l’objet d’une demande de restitution anglaise

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 1 mai 1995 - 1057 mots

Le \"trésor de Priam\", officiellement disparu pendant près d’un demi-siècle et réapparu récemment au Musée Pouchkine à Moscou (lire JdA n° 6 et n° 9, septembre et décembre), pourrait faire l’objet d’une demande de restitution émanant de la Grande-Bretagne. La famille Calvert, qui possédait des terres sur le site de l’antique Troie, prétend avoir été lésée par l’archéologue allemand Heinrich Schliemann. Le mois dernier, un descendant de la famille a révélé qu’il allait intenter une action en justice à Moscou pour essayer de récupérer une partie des découvertes.

LONDRES (de notre correspondant) - "Schliemann a découvert une partie du trésor de Troie sur la terre des Calvert. Maintenant que "le trésor de Priam" est réapparu à Moscou, nous voulons récupérer ce qui nous appartient. Ma famille s’est toujours indignée de la façon dont nous avions été traités par Schliemann. Frank Calvert , mon grand-oncle, a non seulement été spolié de sa juste part d’objets, mais aussi de l’honneur de voir son nom associé à la découverte de l’antique cité de Troie", affirme Frederick Calvert Jr.

Né en 1828, Frank Calvert appartenait à une riche famille de négociants anglais établie dans les Dardanelles. Archéologue amateur, il avait acquis un terrain près d’Hissarlik, en partie parce qu’il était persuadé qu’il s’agissait du site de l’antique Troie. Ce n’est qu’en 1868 que Schliemann entra en contact avec lui pour entreprendre des fouilles sur son terrain – qui comprenait la moitié est du tell de l’âge du bronze. Quatre ans plus tard, les deux hommes concluaient un accord prévoyant de partager également entre eux d’éventuelles découvertes.

Les fouilles se poursuivirent à Hissarlik, à la fois sur le terrain appartenant à Calvert et sur d’autres terrains de la partie occidentale du site, où le "trésor de Priam" allait être mis au jour en 1873. En dépit de la richesse des découvertes, Frank Calvert ne reçut que des pièces secondaires.

Il mourut célibataire en 1908, mais son frère aîné avait des descendants. Le petit-fils de ce dernier projette d’entamer une action en justice afin d’obtenir la restitution d’une partie des objets exhumés sur le terrain de son grand-oncle.

Stupéfaits par leur beauté
Frederick Calvert Jr. a contacté des avocats londoniens pour introduire cette action devant les tribunaux moscovites, probablement lorsque le trésor sera exposé, en janvier 1996, au Musée Pouchkine.

Toutefois, sa demande risque de se heurter à une série d’obstacles juridiques. En premier lieu, il faudra déterminer avec certitude quels sont les objets qui proviennent du terrain de Calvert. Ensuite, reste à savoir si une telle requête peut être recevable, plus d’un siècle après la découverte du trésor, même si sa présence en Russie a été niée pendant près de cinquante ans. Frederick Calvert Jr. a déclaré que s’il réussissait à récupérer certains des objets, il proposerait de les vendre en priorité au British Museum.

Il paraît difficile de déterminer précisément ce qui a été découvert sur le terrain de Calvert. L’archéologue anglais Donald Easton pense que seul un lot d’objets, le "trésor L", pourrait provenir de la partie orientale du site, et donc du terrain appartenant à Calvert. Il a été découvert pendant l’été 1890, quelques mois avant la mort de Schliemann, et n’a jamais été partagé avec le propriétaire du terrain. Schliemann décrivait le "trésor L" comme "plus précieux que tout ce que j’ai découvert à Mycènes."

Celui-ci se compose d’un ensemble de quatre grandes haches cérémonielles, l’une en lapis lazuli et les trois autres en pierre verte (probablement de la néphrite, une variété de jade), d’une magnifique collection de lentilles et de pommeaux en cristal de roche, de clous d’or, de perles d’ambre et de cornaline. Les haches de pierre polie n’étaient jusqu’à maintenant connues que par des gravures anciennes et de vieilles photographies en noir et blanc, mais les rares spécialistes qui ont récemment eu le privilège d’approcher le trésor ont été stupéfaits par leur beauté.

Le mystère reste entier
L’intervention de Frederick Calvert Jr. va compliquer davantage une situation juridique déjà difficile du fait des réclamations émanant d’Allemagne, et probablement bientôt de Turquie. Quant à la Grèce, elle pourrait, elle aussi, faire valoir ses droits.

Dans le dernier numéro des Anatolian Studies (publication de l’Institut anglais d’archéologie, à Ankara), Donald Easton analysait en détail les différentes demandes de restitution et concluait par ces mots : "Il est fort probable que les Russes finiront par vendre l’affaire au plus offrant, ce qui veut dire à l’Allemagne. Le marché sera maquillé, mais l’on peut s’attendre à ce que les Allemands soient disposés à payer le prix fort ; de leur côté, les Russes exigeront d’être payés rubis sur l’ongle.

" En outre, pour ce qui est de la position turque, Easton suggère que "l’honneur pourrait être sauf de tous les côtés si le propriétaire légal – la Russie ou l’Allemagne – décidait de présenter le trésor en exposition permanente en Turquie, à l’Institut archéologique allemand ou au Musée archéologique d’Istanbul, par exemple."

Une autre possibilité envisageable (et envisagée) serait d’établir un nouveau musée, près du site même de Troie, qui pourrait rassembler le matériel éparpillé entre Berlin, Istanbul et Athènes, ainsi que les objets actuellement à Moscou et à Saint-Pétersbourg. Car si l’essentiel du trésor exhumé par Schliemann se trouve au Musée Pouchkine, on sait maintenant que d’autres pièces (des éléments des trésors "A" à "S", ainsi que des bronzes et des céramiques) se trouvent au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, à la grande surprise des spécialistes internationaux invités en Russie au mois d’octobre pour examiner le trésor.

Car le mystère reste entier : comment ont-elles pu atteindre Saint-Pétersbourg, alors qu’elles n’étaient pas au nombre des trésors mis à l’abri par les nazis pendant la guerre dans le bastion de la Flakturm à Berlin et réquisitionnés par les Soviétiques en 1945 ?

Easton est partisan de la constitution d’un comité international chargé de traiter, conserver et publier en détail les objets "retrouvés" en Russie. En dépit des complications juridiques, "le plus important, c’est que le matériel puisse être catalogué, exposé et accessible aux spécialistes."

Entre-temps, le Musée Pouchkine a nommé un conservateur spécifiquement chargé du matériel troyen en la personne de Vladimir Tolstikov, directeur du département d’Art et d’archéologie. Une exposition devrait s’ouvrir en janvier 1996 : elle se poursuivra tout au long de l’année, ce qui donne une idée de l’affluence attendue. L’Ermitage envisage également d’organiser sa propre exposition.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°14 du 1 mai 1995, avec le titre suivant : Albion veut la part d’Ilion

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