Ajanta : les restaurateurs contestés

Un spécialiste réclame la suspension de leurs interventions

Le Journal des Arts

Le 5 janvier 2001

Inscrites au Patrimoine mondial de l’Unesco, les grottes indiennes d’Ajanta sont ornées de peintures qui figurent parmi les chefs-d’œuvre de l’art bouddhique. Pour Walter Spink, spécialiste de ces grottes des Ve et VIe siècles, il est urgent de suspendre tous les travaux de restauration, dont les méthodes sont jugées inadaptées et néfastes.

BOMBAY (de notre correspondant) - Dans un rapport du centre d’études archéologiques d’Inde (ASI), Walter Spink, “ajantologue” de l’université de Michigan, a mis en garde contre les méthodes de nettoyage des grottes et le niveau de qualification du personnel, autant de facteurs dommageables aux peintures d’Ajanta entraînant une disparition notable des pigments. La critique des méthodes de conservation est toujours un sujet sensible, surtout lorsqu’elle vient de l’étranger. L’Inde a déjà participé à la restauration de monuments anciens dans d’autres pays asiatiques et ses méthodes n’ont pas toujours été appréciées. Par ailleurs, les experts de la conférence d’Ajanta, qui a eu lieu en février 1999, sont des universitaires ou des défenseurs de l’environnement et n’ont, de ce fait, aucun intérêt dans cette affaire ; leur rapport devrait donc recevoir l’attention qu’il mérite. Leur critique la plus sérieuse porte sur les méthodes de nettoyage employées dans les grottes. Ils signalent, entre autres, que l’utilisation de solvants chimiques serait moins nocive que les méthodes actuellement mises en pratique, car une quantité non négligeable de pigment a été effacée au cours du nettoyage. Suite à un appel au secours lancé par Walter Spink il y a deux ans, M. Shankar avait ordonné l’arrêt provisoire des travaux dans la grotte 17. Les restaurateurs enlevaient la poussière à l’aide de brosses à cheveux souples et les peintures, qui s’effritaient, souvent couvertes de toiles d’araignée, étaient nettoyées à l’aide d’un chiffon enroulé au bout d’un manche, ou encore avec un plumeau. Walter Spink a projeté des diapositives afin que l’auditoire de l’ASI puisse se rendre compte de la quantité de couche picturale “irréparablement effacée”. “Non seulement les cernes délicats – qui sont les lignes de vie, la gloire de cette grotte – sont perdus ou fragilisés, mais d’autres zones peintes ont également été effacées.” Ce nettoyage a été entrepris car les peintures d’un mur avaient noirci jusqu’à devenir pratiquement invisibles. Ce phénomène était dû à la concrétion de la suie produite par les lampes à huile des moines bouddhistes, et au vieillissement d’une laque appliquée par des restaurateurs italiens.

Tout laisser en l’état
“La peinture indienne se distingue par sa capacité à reproduire l’aspect, en trois dimensions, d’une peau vivante qui respire. Lorsque les couches supérieures disparaissent, comme ce fut le cas au cours du nettoyage, les personnages perdent leurs formes et leurs volumes et deviennent plats, dépourvus de vie et souvent à peine visibles.” Selon Walter Spink et ses confrères, le nettoyage n’a pour dessein que de présenter aux touristes des peintures visibles. Et leur contre-argument est le suivant : si la suie a protégé les peintures pendant des siècles, ne serait-il pas préférable de tout laisser en l’état jusqu’à que ce nous mettions au point des techniques de nettoyage sans danger ? De plus, les documents sur l’historique de la restauration du site, manquent de précision. Ce sont des travailleurs temporaires, payés à la journée, qui sont responsables de cette tâche ; ils assurent également le dépoussiérage des peintures des plafonds sans tenir compte de l’effritement. En effet, la poussière est soulevée lorsque le sol des grottes est nettoyé avec des balais rudimentaires. Le rapport recommande plutôt l’utilisation d’aspirateurs industriels de très haute qualité. L’ASI prévoit d’installer un système de recyclage de l’air dans la grotte 17, ce qui réduirait le taux d’humidité. Très souvent, le rapport prône une intervention minutieuse et non mécanisée, réalisée par des personnes qualifiées. Pour nettoyer les excréments de chauves-souris, par exemple, rien n’est plus efficace que d’enlever les déjections une par une, méthode qui demande du temps. Dans plusieurs grottes, ces souillures menacent les peintures car elles se gorgent d’humidité par temps de mousson. “L’idée d’un travail à l’aide de petits outils et sur de petites surfaces réputées difficiles avec un équipement approprié, n’est pas encore répandue. Pourtant, rien ne justifie une intervention hâtive, qui ne peut qu’être dévastatrice.” Du fait de ces problèmes graves, les spécialistes recommandent l’arrêt provisoire, mais complet, des travaux de nettoyage, sauf en cas d’extrême urgence. Selon Achala Moulik, ex-directeur de l’ASI, “avec son sens du nationalisme poussé à l’extrême, l’Inde refuse souvent l’aide extérieure, alors même que la majeure partie des fonds pour la conservation préventive et la plupart des spécialistes viennent de pays étrangers.”

600 000 visiteurs par an
Il faut aussi tenir compte de l’environnement proche des sites. Grâce à un prêt conséquent accordé par le Fonds de coopération économique d’outre-mer du Japon, un périmètre de 4 km autour d’Ajanta sera déclaré zone préservée et non constructible. Les autorités prévoient également d’interdire aux touristes l’accès au site en voiture ; un centre d’accueil sera construit à 4 km, où des images numérisées des magnifiques peintures murales seront présentées, accompagnées d’autres objets. Le Mexique a déjà créé un précédent : les peintures mayas très endommagées de Bonampak ont été reconstituées par des spécialistes de l’université de Yale en collaboration avec la Fondation Getty. La fréquentation, qui se chiffre à quelque 600 000 visiteurs par an et peut s’élever à 10 000 les jours de forte affluence, pourrait être limitée en prévoyant simplement l’émission de quatre tickets d’entrée de couleur différente, chacun des tickets correspondant à une grotte. Walter Spink conseille depuis longtemps l’ouverture d’un deuxième accès aux grottes. Cette mesure permettrait de répartir le flux des visiteurs en deux groupes, de leur faire descendre le chemin qu’empruntaient les moines, il y a des siècles et de les orienter vers des grottes choisies. Et finalement, l’ASI semble décidé à faire le nécessaire.
Enfin, Walter Spink veut ouvrir sur le site un “Museum for the World”, auquel les collectionneurs privés et d’autres musées du pays seraient invités à prêter ou à offrir des pièces. Et pour donner l’exemple, il se propose de faire don d’objets indiens provenant de sa collection particulière, dont les plus beaux spécimens sont une figurine de Khajuraho et une Surya Gupta provenant de Sarnath. Il a déjà rassemblé la mise de fonds indispensable au lancement du projet.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°118 du 5 janvier 2001, avec le titre suivant : Ajanta : les restaurateurs contestés

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