Dimanche 16 décembre 2018

Pas d’art pour les cyborgs !

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 21 décembre 2017 - 535 mots

HOMME-MACHINE - Le transhumanisme a largement débordé le projet de réparer l’homme. C’est vers l’homme augmenté qu’il s’achemine d’un cœur vaillant – un cœur artificiel, génétiquement modifié, bardé de capteurs et de nanorobots.

« Il y aura des gens implantés, hybridés, et ceux-ci domineront le monde », prophétise le cybernéticien Kevin Warwick. Et Ray Kurzweil, futurologue gourou du mouvement, d’ajouter : « Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. »

 L’art n’a pas attendu la convergence des NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) pour questionner les implications d’un tel projet : en 1992, le commissaire d’exposition Jeffrey Deitch faisait déjà du posthumain le thème d’une exposition et alertait sur la responsabilité morale des artistes dans la mutation anthropologique à venir. Plus récemment, on songe aussi à l’Australien Stelarc, dont l’oreille greffée sur l’avant-bras et les performances à base d’exosquelettes prétendent valider ce postulat : « Le corps est obsolète. »

De fait, pour s’adapter à un environnement de plus en plus déterminé par les technologies, l’homme risque d’avoir besoin d’une sérieuse mise à jour. Faute d’updater sa version 1.0, il pourrait connaître le sort des grands singes, en danger critique d’extinction… Mais, si des artistes comme Stelarc ou Neil Harbisson et son eyeborg préparent la société au transhumanisme, ils ne disent pas vraiment ce que pourrait être l’art dans un monde où ses prophéties seraient entièrement réalisées. Où l’homme augmenté aurait non seulement accru ses performances physiques, mais encore lissé ses émotions pour être fonctionnel. Où il aurait vaincu la maladie et la mort. Où il se serait entièrement coulé dans l’impératif d’efficacité de la technosphère. Bref, ils ne disent pas à quoi pourrait s’adonner l’artiste dans Le Meilleur des mondes. Et pour cause : le célèbre ouvrage d’Aldous Huxley décrit une société sans art, sinon dans une marge restée sauvage où le nom de Shakespeare évoque encore vaguement quelque chose.

La parution, en septembre dernier, du Manifeste des chimpanzés du futur contre le transhumanisme par Pièces et main d’œuvre peut aider à se représenter la chose - même si le livre n’aborde que par la bande la question esthétique. Étiqueté « bioconservateurs », le collectif grenoblois l’est à la manière des poètes et des chevaux, pour paraphraser George Orwell : dans la lignée d’Ellul, de Charbonneau ou de Camus, ils défendent un humanisme non soumis à la raison instrumentale et soucieux d’échapper autant que possible à la domination de la « technocratie ». Opposants obstinés au « devenir-machine » promu par le transhumanisme, ils suggèrent que c’est justement dans la vulnérabilité, l’imperfection, la finitude des humains que se logent leur faculté de pensée et leur besoin de création. « L’homme, écrivent-ils, se révèle dans sa confrontation au réel. » À la quête d’immortalité des « inhumains », comme ils les nomment, ils opposent donc le désir d’éternité des artistes : « Dans le laboratoire des Solutions technologiques, affirment-ils, tout ce qui nous approchait du sentiment d’éternité, dans l’art et les idées, se dégrade en protocole expérimental. La machine contre le sublime, tel est le progrès des inhumains. »
De fait, si la création est soluble dans le soma technologique, il se peut alors que seuls les chimpanzés du futur soient artistes, musiciens ou poètes…

Pièces et main d’œuvre,
Manifeste des chimpanzés du futur contre le transhumanisme,
éditions Service compris, 348 p., 20 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°708 du 1 janvier 2018, avec le titre suivant : Pas d’art pour les cyborgs !

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