Thrombose

L'ŒIL

Le 29 octobre 2007

Trop d’expositions au printemps et à l’automne, trop peu l’été et en janvier. Trop de salons et de foires concurrentes et simultanées, trop de célébrations nationales ou internationales, de fêtes hors de propos et parfois absurdes, de commémorations à foison, de « saisons » aux prétextes politico-culturels évidents qui se révèlent finalement souvent bien minces en contenu…

La vie culturelle française semble fonctionner aujourd’hui sur le mode de l’embouteillage, de l’annonce, du prétexte, du logo. Les musées, les municipalités et les institutions programment les grandes expositions et les événements comme la haute couture ses collections. On choisit les dates en fonction des vacances scolaires, des créneaux symboliques (le pique-nique républicain du 14 juillet…), des plans médias, des événements politiques, des dates des autres grandes « fêtes » déjà mises au calendrier (fête de la musique, du patrimoine, des musées, gay pride, techno pride, etc.), sans même parler des fêtes de fin d’année, des soldes, de la Saint-Valentin, d’Halloween, de la fête des Mères, des Grand-Mères, des Pères, des Enfants, des Femmes, et même la Saint-Félix pour les chats, comme on peut le voir par la publicité… On en oublie sans doute... On commémore les cinquantenaires, les centenaires, les bicentenaires (en prenant les dates de naissance ou de mort, de création ou de fin d’une institution, pour plus de souplesse…). Tout cela s’apparente à un nouveau calendrier religieux. Après la Saison tchèque, vite partie en lambeaux, et l’Année Victor Hugo en 2002, 2003 a célébré, en vrac, Prosper Mérimée (centenaire de la naissance), la Louisiane (bicentenaire de la cession aux États-Unis), Raoul Dufy (cinquantenaire de la mort), Pissarro (centenaire de la mort), la tombe princière de Vix (cinquantenaire du début des fouilles), Gauguin (centenaire de la mort), Berlioz (centenaire de la naissance), mais aussi Djazaïr, année de l’Algérie en France, le tricentenaire de Saint-Pétersbourg et bien sûr l’Année de la Chine en France… qui se poursuit en 2004, avant de se prolonger en année de la France en Chine.

En 2004 sont annoncés Lille 2004, l’Année de la Pologne, l’Empire et Napoléon (bicentenaire), l’Entente cordiale (centenaire), l’indépendance d’Haïti (bicentenaire), Émile Gallé (centenaire de la mort), Étienne Jules Marey (centenaire de la mort), Auguste Perret et Henri Matisse (cinquantenaire de la mort), Emmanuel Kant et Sainte-Beuve, Marc Antoine Charpentier… Là aussi on en oublie. Tout cela fonctionne souvent sur le mode de la « labellisation », avatar du logo. Il s’agit parfois d’événements programmés de longue date que l’on inclut dans un programme défini au coup par coup selon les opportunités et les financements pressentis, au risque de la lisibilité des événements, nivelés par la communication globale. La prime allant, en définitive, à celui qui communiquera le mieux en direction du public le plus large, sur les intitulés les plus vendeurs, grâce au plan média le mieux pensé. La démarche marketing prime – quelle que soit la tonalité générale d’un événement il faut une vaste campagne publicitaire, des partenaires médias, « du rédactionnel », et surtout que figure dans l’intitulé un (ou mieux deux) de ces noms « magiques », susceptibles de générer les queues impressionnantes que l’on a pu voir devant le musée du Luxembourg. Picasso, Modigliani, Renoir, Michel-Ange et Raphaël, entre autres, feront l’affaire – même si ne figure parfois dans l’exposition qu’une seule œuvre, pas forcément majeure, de l’un de ces maîtres. On attend avec inquiétude la grand-messe culturelle qui pourrait s’intituler « De Lascaux à Picasso, l’art de l’humanité », présentée dans le cadre d’« Europe, continent culturel du monde », et qui s’afficherait sur tous les « culs de bus » des capitales.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°556 du 1 mars 2004, avec le titre suivant : Thrombose

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