Mercredi 12 décembre 2018

Sexe et bien-pensants

L'ŒIL

Le 1 mars 2001 - 435 mots

L’histoire de l’art, on le sait, se contente trop souvent de jeux d’attributions, de désattributions, de recherches d’archives et de scoops documentaires. Elle oublie souvent de regarder les œuvres, de les faire parler. Avec l’exposition consacrée à Jacques de Bellange, elle joue un nouveau tour : à vouloir trop interroger le passé, elle peut rendre aveugle.
De fait, jusqu’à la publication du catalogue du Musée des Beaux-Arts de Rennes, la biographie de cet artiste était des plus pauvres. Grâce aux découvertes de Jacques Thuillier, on connaît désormais quelques nouveaux « lambeaux de réalité » de ce peintre lorrain dont on ignore l’année exacte de naissance et dont l’œuvre peint se limite aujourd’hui à une seule toile conservée à Nancy. Restent tout de même à la contemplation des amateurs une cinquantaine de dessins au trait moderne et autant de gravures. Une Ecole de Fontainebleau mâtinée de Fussli. « Si nous arrivons à rester au plus près des données positives et multiplier suffisamment les éclairages, précise Thuillier dès sa préface, peut-être, au bout du compte, l’image de l’homme et l’interprétation de l’œuvre s’en trouveront-elles, non pas affadies, mais revivifiées ». Exit le « feu » détecté par François Basan dès 1767. Exit le « mélange de dévotion et de troublante sensualité » suggéré par Thomé en 1938. Exit le « vérisme fantastique » senti dès 1962 par François-Georges Pariset dans les pages de L’Œil. D’une tirade, Thuillier balaie cette image romantique, pourtant si proche de l’œuvre : « Une meilleure connaissance du courant maniériste et l’irrémédiable déclin des modes psychanalytiques ont peu à peu rendu désuète l’idée d’un Bellange luttant contre un démon intérieur ». Cependant toutes les archives de la terre, contrat de mariage de l’artiste compris, ne sauront changer notre regard sur ces images chargées de mystère et d’érotisme. Comment ne pas s’interroger sur ces singuliers détails qui peuplent les eaux-fortes ? Que font ces croupes de chevaux et de cavaliers aux justaucorps avantageux au premier plan de l’Adoration des mages ? Pourquoi le Christ ou saint Jean l’Evangéliste affichent-ils le même déhanchement féminin et la même silhouette en forme d’amphore que les Trois Maries au tombeau ? Dans la Pietà, que signifie ce Christ si voluptueusement abandonné dans les bras de sa Mère ? A refuser toute subjectivité, l’historiographie contemporaine s’appauvrit, régresse parfois, devient pudibonde et aveugle. A trop insister sur les faits historiques, Jacques Thuillier place un voile de pudeur devant ces nudités androgynes et dérangeantes. Bellange devient aseptisé, dépourvu de toute charge érotique mais aucun grimoire ne saura masquer le parfum de musc qui sourd encore de ses images sensuelles et étranges.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°524 du 1 mars 2001, avec le titre suivant : Sexe et bien-pensants

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