Vendredi 28 janvier 2022

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Tribune

Renaud Donnedieu de Vabres - Louvre-Lens : la puissance d’un phare !

Ministre de la Culture de 2004 à 2007

Par Le Journal des Arts · Le Journal des Arts

Le 27 novembre 2012 - 829 mots

LENS / SUISSE

Face à la crise, au chômage, à la désespérance sociale, répondre par la culture n’est pas un détour habile, c’est une stratégie audacieuse.

Tel est le sens de la décision que le président Chirac a pris sur ma proposition, en accord avec le Louvre, affirmant par là même avec force une nouvelle vision, riche et féconde, d’espoirs concrets. Les chefs-d’œuvre, les musées, le patrimoine artistique, les créateurs et tous les métiers d’art sont pour la France des atouts décisifs, l’essence même de notre rayonnement et de notre attractivité. Encore faut-il rechercher à leur donner l’impact maximal. C’est la raison pour laquelle, contrairement aux apparences et aux polémiques aussi stériles que violentes, la décision de créer hors les murs un nouveau Louvre n’était ni révolutionnaire, ni sacrilège, mais parfaitement conforme à la vocation d’un musée universel, à la renommée mondiale.

Le reproche majeur qui aurait pu être formulé aurait dû être « pourquoi si tard ?». Une partie du trouble, pour autant compréhensible, qui a alimenté des critiques parfois très virulentes, portait en fait sur la proposition formulée à la même époque, dans un rapport sur l’économie de l’immatériel, de mettre un terme au caractère inaliénable des collections nationales. Il n’en a jamais été question. Le dire et le répéter n’a pas éteint le feu, attisé parfois par des esprits frileux et intellectuellement malhonnêtes. Une fois arrêtée la stratégie de créer un nouveau Louvre hors de Paris, après celle de Metz pour le Centre Pompidou, commençait le plus délicat. Choisir l’implantation la plus symbolique, qui lui confère la puissance d’un phare. J’ai été fier et heureux d’étudier sur place chaque proposition, accompagné par la directrice des Musées de France, le président-directeur du Louvre et leurs équipes. Très vite, Lens m’est apparu comme le site le plus prometteur pour écrire une nouvelle page d’avenir économique, social et culturel, dans une ville marquée par la violence du chômage généré par l’arrêt de ses activités industrielles traditionnelles.

Je n’oublierai jamais les vigies attentives et très mobilisées que furent quatre femmes aux abords de la cité minière, qui commentaient la pompe d’un déplacement ministériel, et m’ont chaleureusement et directement interpellé lorsque j’ai été spontanément à leur rencontre : « alors vous l’avez prise votre décision Monsieur le Ministre ? ». À cet instant, je l’avais déjà effectivement prise, sans le dire à quiconque, sachant qu’elle m’apparaissait par ailleurs conforme au souhait d’Henri Loyrette. Il fallait ensuite que j’obtienne du président de la République qu’il fasse ce choix, puisque, pour un projet de cette envergure, il était légitimement de sa responsabilité personnelle et politique. La concurrence avec d’autres villes, dont les maires étaient ministres comme moi, n’a pas empêché Jacques Chirac de faire l’acte le plus fort et audacieux qui soit, celui de proposer la sortie de crise industrielle et économique par la culture à la ville la plus en difficulté. L’art vecteur de renaissance à tous les sens du terme… Lens a donc été retenue. Je n’avais pas choisi Tours, ma ville, ce qui me fut naturellement fortement reproché en Touraine !

L’organisation en quelques heures de la visite du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, qui avait décidé de l’annoncer lui-même sur place, fait partie des moments inoubliables de ma vie de ministre. Annoncer notre choix au député-maire de Lens et au président de la Région, qui a magnifiquement défendu ce grand projet, reste pour moi un souvenir à jamais gravé dans mon cœur, avec le sentiment du devoir accompli. Il est des appels téléphoniques plus difficiles à passer ! Le projet architectural du cabinet japonais Sanaa et des architectes Kazuyo Sejima et Ryue Nishizawa qui ont été retenus, illustre parfaitement l’alliance féconde entre la création contemporaine fondée sur la beauté, la simplicité et la force des matériaux et des lignes, et le patrimoine historique exceptionnel des œuvres d’art présentées, ici mises en valeur de façon magistrale. Sans oublier aucune des douleurs du passé minier parfois tragique de Lens, le Louvre offre un nouvel espoir, que chacun doit maintenant avoir à cœur de faire revivre et rayonner concrètement. ’accompagnement de cet investissement majeur est aussi important que la décision initiale. Pour que se démultiplient les effets positifs et les emplois ainsi créés, c’est l’ensemble de la ville et de ses habitants qui doivent porter le projet en parfaite union et harmonie avec les équipes du musée. À l’image de l’extraordinaire aventure de Bilbao grâce au Guggenheim !

Puisse cette stratégie faire école afin que les trésors de nos musées, les expertises exceptionnelles de tous ceux qui les protègent et les conservent, et la passion de ceux qui y travaillent avec fierté, soient les armes pacifiques du combat pour une nouvelle croissance française.
Chaque œuvre, chaque lieu, chaque instant sont autant de chances à saisir pour une ville ou pour notre pays. Au « non » de routine, le « oui bien sûr » est la devise nécessaire des temps difficiles. Elle est l’offensive gagnante des grands choix culturels.
Vive le Louvre-Lens ! Oui, bien sûr…

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°380 du 30 novembre 2012, avec le titre suivant : Renaud Donnedieu de Vabres - Louvre-Lens : la puissance d’un phare !

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