Vendredi 20 septembre 2019

Chaque mois, Pierre Wat raconte un jour de 1914 dans la vie d’un artiste, entremêlant document et fiction pour mieux donner à voir et à imaginer.

Le jour où ... De Chirico a peint L’énigme d’une après-midi d’automne

Par Pierre Wat · L'ŒIL

Le 16 décembre 2013 - 552 mots

Je m’appelle Giorgio De Chirico et je suis peintre, à ma façon, qui ne tient ni de Picasso, ni de Matisse, ou de ces impressionnistes qui incarnent si bien l’art français. Moi, je suis Grec et je garde en moi, profondément ancré comme une nostalgie inapaisable, l’éblouissement devant le mythe.

Je peins ce que je vois. Non ce qui se tient devant mes yeux, mais ce qui m’apparaît : des images révélées. C’est ainsi depuis ce clair après-midi d’automne, en 1910. J’étais assis sur un banc au milieu de la Piazza Santa Croce à Florence. J’eus alors l’impression étrange que je voyais toutes les choses pour la première fois. Et la composition de mon tableau me vint à l’esprit. Un nouvel air a inondé mon âme – j’ai entendu un nouveau chant – et le monde entier me semble maintenant totalement transformé – l’après-midi d’automne est arrivé – les ombres longues, l’air limpide, le ciel gai : en un mot, Zarathoustra est arrivé, vous m’avez compris ? Peu importe. Mes tableaux sont des énigmes, faites pour demeurer telles. Ce tableau, je l’ai appelé L’Énigme d’une après-midi d’automne. Une nouvelle mythologie moderne est en formation. C’est au peintre d’en fixer impérissablement le souvenir.

Je crois à l’existence des fantômes. Je crois que l’artiste est un devin, qui fait entendre une voix, irrésistible et terrible : celle de l’homme capable d’affronter les fantômes. Aujourd’hui, j’ai peint un tableau magnétique, dont j’ignore encore ce qu’il dit, mais dont je sens qu’il va affoler toutes les boussoles. On y voit un homme, torse nu, les yeux clos, dans un de ces paysages à ma façon. Devant lui, sur une table, il y a un livre fermé. Je voudrais qu’un jour quelqu’un dise qu’une telle peinture, qui ne retient des aspects extérieurs que ce qui soulève l’énigme ou permet de dégager le présage, tend à ne faire qu’un de l’art divinatoire et de l’art proprement dit. Je voudrais qu’un écrivain lui donne son titre, comme je rêve que, voyant ce tableau, quelqu’un décide de devenir peintre. Je voudrais, surtout, que mon marchand mette ce tableau dans la vitrine de sa galerie, afin qu’il soit comme une alerte à tous les passants.Car ce que je vois venir est terrible. J’ai peint cet homme pris entre deux mondes, l’ancien et le nouveau : la colonne cannelée de la Grèce antique merveilleuse, et la ville moderne désertée par l’humain.

Mais, peignant cela, j’ai vu ce que j’ai fait : la colonne n’est plus qu’un bout de tôle, comme un médiocre décor de théâtre, ou une protection dérisoire, derrière laquelle l’homme abrite son corps nu. Quant à ce torse, on dirait qu’il est fait dans ce plâtre des orthopédistes avec lequel on répare les corps blessés. L’homme est en train de devenir le mannequin qu’il s’est créé. Apollinaire, dont j’ai peint cette année un portrait que je sens prémonitoire, où je pare son visage peint en ombre chinoise d’une blessure à la tempe, a dit de mes peintures qu’elles étaient métaphysiques. Oui, elles le sont, comme le serait une écriture du songe. Ces images révélées, quasi funéraires, ce sentiment de solitude, d’immobilité, c’est là ma prémonition : la catastrophe arrive, dont l’homme est l’auteur et la proie. L’année commence, nous sommes en 1914. Comment finira-t-elle ? Seule la peinture le sait.

« Le Surréalisme et l’objet »,

jusqu’au 3 mars 2014. Centre Pompidou. Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 11 h à 21 h et le jeudi jusque 23 h. Tarifs : 9 à 13 €. Commissaire : Didier Ottinger. www.centrepompidou.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°664 du 1 janvier 2014, avec le titre suivant : Le jour où ... De Chirico a peint <em>L’énigme d’une après-midi d’automne</em>

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