Vendredi 23 octobre 2020

Éditorial

Intérêts de cœur, intérêts économiques

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 14 octobre 2020 - 386 mots

Diplomatie culturelle. L’instrumentalisation de la culture dans le jeu diplomatique n’est pas nouvelle mais elle prend un tour particulier en ce moment.

Dans les affrontements meurtriers qui ont repris dans le Haut-Karabakh entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, la France est écartelée entre ses intérêts de cœur pour l’Arménie et ses intérêts économiques avec l’Azerbaïdjan, comme le rappelait l’ancien ambassadeur Michel Foucher sur France Culture samedi 10 octobre. Le groupe pétrolier Total, très présent en Azerbaïdjan, avait ainsi financé en 2012 une exposition à Bakou constituée de prêts de musées français et niaisement intitulée « Plaisirs de France ». Le ministre de la Culture de l’époque, Frédéric Mitterrand, tentait de faire bonne figure lors du dîner d’annonce de cette manifestation en présence de Mehriban Aliyeva, l’épouse du président qui dirige d’une main de fer ce pays turcophone, et du numéro deux de Total. Les convives avaient eu droit en retour à une présentation d’œuvres médiocres d’artistes contemporains azerbaïdjanais.

Un embarras bien plus fort prévaut avec la Chine. L’opinion publique française a pris fait et cause pour les minorités tibétaines et ouïgoures opprimées par le gouvernement chinois, ainsi que pour les habitants de Hongkong que Pékin tente de faire rentrer dans le rang. Mais les intérêts économiques et culturels sont d’une tout autre ampleur avec l’empire du Milieu. Les grandes marques de luxe françaises y ont de nombreux clients tandis que les musées, fondations et autres opérateurs culturels y trouvent un débouché important pour leurs locations d’expositions. Et pour les deux grandes maisons de ventes Christie’s et Sotheby’s – qui appartiennent toutes deux à des Français – Shanghaï, Pékin et plus encore Hongkong sont des villes importantes pour les affaires.

Forte de son poids économique et bien décidée à imposer au monde son régime autoritaire et son modèle de société contrôlée, la Chine veut réécrire l’histoire. Elle a tenté de le faire à Nantes pour une exposition sur Gengis Khan au moment où, comme au Tibet et au Xinjiang, elle veut déculturer les 4 millions de Mongols qui vivent sur son territoire. Fort heureusement, le musée nantais a résisté aux pressions. L’exposition annuelle du World Press Photo qui se tient à Macao a eu moins de chances. Les autorités chinoises ont fait fermer la section qui présentait des images de manifestants à Hongkong. Un soft power de moins en moins soft.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°553 du 16 octobre 2020, avec le titre suivant : Intérêts de cœur, intérêts économiques

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