Architecture : Lucio Pozzi

Frank Lloyd Wright : « Bouge ta chaise »

Le Journal des Arts

Le 1 mai 1994

Frank Lloyd Wright était un être présomptueux, que sa mère avait habitué à se croire un génie.

C’était un profiteur, un prédicateur, plein de contradictions, et si celles-ci avaient été une cargaison et lui un bateau, il aurait rapidement coulé à pic. Pourtant tout au contraire, et peut-être même justement par sympathie pour ses immenses défauts, il a toujours été pour moi une référence essentielle pour comprendre ma propre créativité dans le cadre de mon époque et pour me rapprocher des courants de pensée qui en découlent.

Frank Lloyd Wright (1867-1959) a grandi dans les vallées idylliques du Wisconsin, là où alternent l’horizontalité des champs cultivés et la verticalité de mystérieux bois sombres. La nature restera un des fondements de sa sensibilité durant toute sa vie. Une autre composante importante de l’esprit de cet artiste prend sa source dans la religion. Sa famille, membre de l’Unitarian Church, se consacrait à la recherche transcendantale universaliste. Cette Église, fondée au siècle dernier, offrait une alternative aux institutions protestantes ou catholiques, dans le nord-ouest des États-Unis.

Durant la jeunesse de Wright, les intellectuels de la Nouvelle-Angleterre – et parmi eux des gens comme Ralph Waldo Emerson, qui dominaient la pensée nationale avec leurs idées de tolérance à l’égard des opinions des autres, de confiance dans leurs intuitions personnelles, de dialogue entre toutes les facettes de l’expérience – poursuivaient un idéal utopique d’intégration entre le public et le privé, entre le social et le naturel. Il faut également citer l’influence qu’exerça sur des architectes et des penseurs comme Wright, le mouvement international Arts and Crafts, et la considération apportée à l’aspect des matériaux ainsi qu’au caractère manuel, original de l’exécution.

Après un apprentissage au cabinet de Louis Sullivan, expérimentateur de techniques inusitées, pionnier du gratte-ciel et précurseur de la modernité américaine, Wright s’établit à Chicago dans l’une de ces banlieues qui surgissaient partout autour des cités américaines, offrant à la nouvelle classe moyenne une vie combinant les avantages de la campagne et la proximité de la ville. Les hommes allaient travailler en ville, et les femmes et les enfants restaient à la maison au sein de la radieuse sérénité suburbaine.

Une maison unifamiliale
Le jeune architecte devint célèbre quand il publia, dans un journal féminin populaire, une proposition de maison unifamiliale modèle, à construire dans les milieux semi-urbains des grandes plaines du continent. Malgré le respect porté à Sullivan, qu’il considéra toujours comme son maître, les différences s’accentuèrent très vite. Si pour le maître "la fonction suit la forme", pour le disciple "forme et fonction sont une seule entité inséparable" ; si le premier orne ses constructions de décors floraux très élaborés, le second exprime les forces de la nature dans des diagrammes géométriques qui les sous-tendent et décorent ses maisons.

Frank Lloyd Wright souhaitait par dessus tout être considéré comme un créateur original, n’ayant subi presque aucune influence. Il recherchait à tout prix la nouveauté et l’originalité. C’est le seul point où je suis en désaccord total avec lui. Car ce furent justement les conceptions des autres, dans le cadre desquelles il œuvrait, et la façon dont il s’en imprégna et les élargit selon sa vision du monde, que j’admire. Si l’on ajoute l’impact de sa visite au pavillon japonais de la foire mondiale de Chicago, en 1893, on peut imaginer dès lors une liste des principaux objectifs qui le guidèrent durant sa longue carrière : une vision globale utopique qui ne diminue pas l’attention portée au détail local ; l’importance de la touche manuelle et de la nature, mais – à la différence des partisans de la primauté de l’artisanat – un grand respect pour le travail des machines ; une attention aux aspects sociaux, sans exclure des facteurs individuels, comme le mouvement du corps dans le milieu, ou la notion du centre domestique créé autour du foyer unificateur.

William Cronon, dans un essai du catalogue de la très complète exposition qui lui est consacrée au Museum of Modern Art de New York, compare les théories et les intentions de Wright avec la réalité de ses réalisations et de ses comportements. Il cite des épisodes étranges, révélateurs d’une heureuse spontanéité, craintive et arrogante. Malgré sa défense du mythe du foyer, Frank Lloyd Wright abandonna son épouse et ses six enfants pour s’enfuir avec la femme d’un client et ami.

Des gouttes sur la calvitie
Bien que répétant continuellement, dans de très longues admonestations aux étudiants de ses communautés d’architecture, qu’ils devaient développer et mettre à profit leurs impulsions individuelles, il imposait son opinion sur tout, continuellement et de manière dictatoriale. Aujourd’hui encore, les toits des constructions de Wright ruissellent sous la pluie car, pour l’architecte, il était plus important de privilégier l’idée que la réalisation technique correcte. Dans le Wisconsin, les toits de ses maisons sont trop plats pour supporter les importantes chutes de neige de cette région. Herbert Johnson, pour qui il avait fait les plans d’une maison, en dehors de ceux des fameux bureaux pour la S. C. Johnson and Son, l’appela un soir, durant le dîner, pour se plaindre que de l’eau gouttait sur sa calvitie ; l’architecte lui répondit : "Bouge ta chaise", et raccrocha. La plupart des célèbres auvents de ses constructions, symboles de l’espace infini orbiterraqué – mais aussi instruments de contrôle technique à l’intérieur et à l’extérieur de la maison – sont en train de s’incliner vers le bas, car ils sont insuffisamment soutenus de l’intérieur.

Pourquoi, mis à part les idées grandioses et l’esprit inventif inépuisable de ce personnage, j’aime aussi ses pires aspects ? C’est très simple. Avec ses scandales, et sans excuser sa cruauté envers des tiers, je vois en lui un opposant à la pression bureaucratique, dont je sens le besoin extrême face à une société standardisée, envahissante. Son œuvre représente un apport puissant à la contribution qualitative de l’art dans notre monde où prime le quantitatif ; elle met en relief la précieuse imperfection de l’entreprise artistique, la nécessité qu’une grande part d’elle passe à travers des facteurs inexplicables et approximatifs, pour aboutir à une précision spirituelle.

Lucio Pozzi est artiste et enseigne l’art aux États-Unis.

Une importante exposition est consacrée à Frank Lloyd Wright par le Musée d’art moderne de New York (MoMA) jusqu’au 10 mai, la première de cette ampleur depuis le décès de l’architecte. Organisée par le conservateur en chef du département d’architecture, Terence Riley, assisté de Peter Reed, elle bénéficie du concours des Frank Lloyd Wright Archives. Quelque trois cent cinquante dessins originaux, cent vingt-cinq photographies, ainsi qu’une trentaine de maquettes sont présentés avec un souci pédagogique et de clarté remarquable, largement salué par la critique. Un catalogue de 344 pages (483 ill., 60 dollars, soit 350 F) complète une rétrospective hors pair qui, pour l’heure, n’est pas inscrite au programme des institutions françaises.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°3 du 1 mai 1994, avec le titre suivant : Frank Lloyd Wright : « Bouge ta chaise »

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