Samedi 21 septembre 2019

Edito

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 14 avril 2014 - 741 mots

L’ego 
Les artistes ont-ils  un ego démesuré ? C’est la question  que pose L’Œil en couverture ce mois-ci. Dans une société où l’ego  est devenu synonyme de prétention, oubliant Descartes, Kant, Freud ou encore Sartre, la question peut paraître brutale. Elle est fondamentale : « J’ai voulu être peintre, et je suis devenu Picasso ! », lançait un peintre sûr de son génie à Françoise Gilot. Nous aurions pu formuler la question autrement : l’ego est-il un ingrédient nécessaire à la création ? Nous avons voulu au contraire mettre l’accent sur la place de ce « moi » exacerbé dans la création, et sur son fonctionnement (L’ego résulte d’une interférence entre les zones corticale et sous-corticale du cerveau, nous explique le psychanalyste Thierry Delcourt). Et in Arcadia ego (« Moi aussi, je suis en Arcadie ») : Les Bergers d’Arcadie de Nicolas Poussin nous rappellent que l’épisode du berger dessinant son ombre sur une tombe est l’une  des histoires fondatrices de la peinture, avec les raisins  de Zeuxis. L’ombre sur la stèle, c’est l’art vainquant la mort. Il en va ainsi depuis Giotto : par l’art, l’artiste a trouvé le moyen de survivre au monde, comme lui survivra Pierre Soulages, qui inaugure à la fin du mois un grand musée  à son nom à Rodez, ville où il est né un 24 décembre 1919. Soulages, « le plus connu des peintres français vivants »  – et le peintre préféré d’Alex Katz, comme nous le confie  l’artiste américain –, a-t-il un ego démesuré ? À n’en pas douter, oui ; un « moi » sûr du chemin (l’abstraction, la lumière, le noir) qu’il choisit de suivre dans les années 1940, doublé d’une « conscience » de l’histoire. De la conscience d’appartenir à l’histoire ! Mais un ego d’artiste aussi, seul capable d’exiger que dans « son » musée l’on agrandisse l’espace d’expositions temporaires destiné à présenter le travail d’autres artistes. Pablo Picasso aurait-il eu la même exigence s’il avait été associé à son musée éponyme, qui, hasard du calendrier, doit rouvrir ses portes à Paris après  le Musée Soulages, probablement avec un nouveau retard ? Picasso, ce monstre d’ego ? Picasso, l’alter ego ?

Lego 
Restera, restera pas ? Comme tous les ministres du gouvernement Ayrault, Aurélie Filippetti  n’a été fixée sur son sort qu’à la dernière minute. Finalement,  elle conserve son portefeuille de la Culture et de la Communication, ce qui n’était pas acquis. Si la ministre  a enchaîné télévisions et radios avant les élections, montrant  sa loyauté envers le président Hollande, beaucoup la donnaient partante : trop lisse, pas assez charismatique.  Deux noms circulaient même pour la Culture : Christiane Taubira et Ségolène Royal, pour laquelle on annonçait un possible « super-ministère » de l’Éducation nationale et de  la Culture, proposé en son temps à Martine Aubry. Si elle avait été retenue, cette option, vieux serpent de mer qui ressort à chaque nouveau gouvernement, aurait été vécue comme une régression par les milieux culturels. Mais,  sans doute, dans ce jeu de Lego qui consiste à composer  un gouvernement, Aurélie Filippetti doit-elle son salut à  la défection des écologistes. Cécile Duflot à l’Écologie, de quel maroquin Ségolène Royal aurait-elle hérité ? De l’Éducation nationale et de la Culture ? « C’est probable », répond-on dans l’entourage de la ministre, qui peut se féliciter de ce que le périmètre du ministère n’a pas bougé dans un gouvernement « resserré de combat ». Car l’on aurait pu aussi imaginer  un ministère « balai » regroupant par exemple la Culture,  le Droit des femmes, la Jeunesse et les Sports, à l’image de celui de Najat Vallaud-Belkacem. Au lieu de cela, rien n’a été modifié ; Aurélie Filippetti, comme son cabinet, peuvent donc continuer à travailler. Faut-il s’en réjouir ? Oui, parce que changer de ministre aurait probablement retardé, sinon remis en cause, les dossiers en cours : les lois sur le patrimoine et sur la création promises avant l’été, ou la pérennisation  de l’art dans les entreprises. Oui, parce qu’il faut reconnaître  à la ministre quelques succès (sur le mécénat, l’ISF, l’exception culturelle ou l’éducation artistique). Oui aussi, parce que l’histoire montrera que, si l’actuelle locataire de la rue de Valois n’est pas celle qui brille le plus par son panache et par son verbe, elle restera parmi les ministres qui furent le plus à l’écoute de la Culture. Madame Aurélie Filippetti, vous vouliez du temps, vous l’avez. À vous de ne pas démériter.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°668 du 1 mai 2014, avec le titre suivant : Edito

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