La tribune de Guillaume Cerutti, président-directeur général de Sotheby's France

Donation Yvon Lambert : un événement, et une référence pour l’avenir

Le Journal des Arts

Le 28 mars 2012 - 604 mots

Dans quelques jours, Yvon Lambert signera l’acte de donation à l’État d’un exceptionnel ensemble d’œuvres d’art contemporain issues de sa collection personnelle.

L’ensemble cédé comporte environ 450 œuvres, dont des pièces importantes d’artistes internationaux jusqu’alors peu représentés dans les musées français, comme Cy Twombly, Robert Ryman, Brice Marden, Anselm Kiefer, Jean-Michel Basquiat, Nan Goldin, Douglas Gordon, Miquel Barceló, ainsi que des productions d’artistes français reconnus, tels Christian Boltanski, Bertrand Lavier, Claude Lévêque… La valeur globale est estimée, aux prix du marché actuel, aux environs de 100 millions d’euros, une somme équivalente à 25 fois le budget annuel d’acquisition d’œuvres d’art du Centre Georges Pompidou.

Cet événement considérable, qui permet de clore sur une note positive le volet culturel du quinquennat écoulé, appelle deux commentaires principaux.

Commençons évidemment par rendre grâce au donateur, pour un acte de générosité privée sans équivalent depuis plusieurs décennies. Actif depuis plus de cinquante ans, Yvon Lambert est un professionnel unanimement respecté, qui a bâti l’une des galeries les plus importantes d’Europe, toujours placée à l’avant-garde de la création contemporaine. L’homme est aussi apprécié pour sa modestie et l’élégance morale qu’il met en toutes choses, dont sa donation nous donne aujourd’hui une nouvelle et éclatante illustration.

Le volontarisme du Gouvernement doit également être salué, et devra pour l’avenir servir de référence. Chacun garde en effet en mémoire les nombreux projets de donations ou de fondations d’art contemporain qui s’étaient soldés, ces dernières années, par autant d’échecs douloureux pour notre pays, faute de réactivité ou d’engagement des pouvoirs publics : renoncement du collectionneur allemand Frieder Burda, qui désirait implanter sa fondation à Mougins dans les Alpes-Maritimes, mais qui, découragé par les réticences municipales, reporta son choix sur Baden-Baden en Allemagne ; maladresses de nos institutions à l’égard du photographe Helmut Newton, qui choisit finalement d’ouvrir une fondation à Berlin alors qu’il souhaitait initialement donner une partie de ses œuvres à la France, où il avait longtemps vécu ; désenchantement de François Pinault, qui préféra l’acquisition du Palazzo Grassi de Venise pour y loger sa collection à la perspective devenue incertaine de la construction d’un musée privé sur l’île Seguin à Boulogne. La donation Lambert elle-même revient de loin, puisqu’Yvon Lambert avait fait connaître sa volonté de donner sa collection à l’État dès 1992 ! Les conditions qu’il avait alors posées, et qui ne paraissaient pourtant pas exorbitantes, furent à cette époque refusées par l’administration du ministère de la Culture, suscitant, dans ce même journal, un article d’Alain Cueff, ironiquement sous-titré « Comment ne pas accepter une donation, mode d’emploi », dans lequel l’auteur dénonçait l’opposition de deux logiques, « celle d’un acteur vivant du monde de l’art et celle d’une administration gestionnaire, soucieuse de ses prérogatives et qui ne transige ni avec la loi ni avec les usages ». Si le Gouvernement a évité cette fois une nouvelle désillusion, c’est qu’il a su, sous l’impulsion décisive du président de la République, cesser de tergiverser en s’engageant aux côtés du donateur et en accompagnant son geste par la promesse de financer la nécessaire extension de l’hôtel de Caumont à Avignon, où est déjà déposée une partie de la collection d’Yvon Lambert.

Telle est donc la leçon à retenir pour l’avenir : confronté à une inévitable raréfaction de ses ressources budgétaires, le ministère de la Culture devra absolument faire davantage de place aux initiatives privées, que celles-ci participent de l’enrichissement des collections nationales, du mécénat en faveur des projets culturels, ou qu’elles relèvent du domaine des industries culturelles. Pas seulement les attendre et les engranger, mais également les stimuler, les traiter avec la considération qu’elles méritent, et les accompagner en devenant leur partenaire.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°366 du 30 mars 2012, avec le titre suivant : Donation Yvon Lambert : un événement, et une référence pour l’avenir

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