Mercredi 18 septembre 2019

Dévotion Opération

L'ŒIL

Le 28 août 2019 - 786 mots

Dévotion  - Ce rendez-vous de L’Œil est devenu immanquable : quelles sont les grandes expositions de l’automne en préparation ? L’an passé, les événements avaient pour nom Picasso « bleu et rose », Schiele et Basquiat, Miró, Mucha, Caravage… Cette année, l’affiche n’est pas moins alléchante, avec la rétrospective très attendue de Léonard de Vinci au Louvre, Francis Bacon au Centre Pompidou, Toulouse-Lautrec et Greco au Grand Palais, Courbet au Musée Fabre et encore « Mondrian figuratif » à Marmottan, dont la figure de Dévotion illustre notre couverture. Pour l’heure, ces événements ne semblent pas concernés par l’écologie. Pas encore. Car les grandes expositions internationales n’échappent pas à leur « bilan carbone », globalement mauvais. Pour chacune d’entre elles, ce sont plusieurs dizaines d’œuvres qui voyagent chaque jour par avion d’un continent à un autre, et autant de caisses de convoyage en bois qui, le plus souvent, ne servent qu’une seule fois. La scénographie n’est pas plus écologique, les éléments de décor et le mobilier étant également destinés à la benne… Ici ou là, il existe bien quelques initiatives, à la BnF, chez Paris Musées ou à Strasbourg, comme le montre notre enquête ce mois-ci, mais elles ne participent pas d’un élan général, à la différence d’autres secteurs. Les expositions échapperont-elles encore longtemps à l’écologie ? Sous les températures caniculaires de l’été, les musées de la Tate ont décrété « l’état d’urgence climatique ». « Nous avons atteint un moment décisif dans l’histoire de notre planète, et le secteur culturel a un rôle unique à jouer dans le changement », déclarait le 17 juillet l’institution britannique, quelques heures avant d’apprendre que nous venions d’épuiser les ressources de la planète pour l’année. La Tate s’est ainsi engagée à réduire de 10 % son empreinte carbone d’ici à 2023, une première. Opportunisme ? Les moyens envisagés sont volontaristes (électricité verte, déplacements professionnels en train, restauration végétarienne…), mais rien encore pour changer le modèle des expositions. Pourtant, là aussi les moyens existent, comme privilégier le prêt d’œuvres en circuits courts, optimiser les convoyages ou recycler les éléments scénographiques… Tout cela sans diminuer notre dévotion aux expositions. Au contraire.

Opération  - L’Opéra de Paris naissait il y a trois cent cinquante ans de la volonté de rivaliser avec les divertissements à la mode dans les académies italiennes, « dans lesquelles il se [faisait] des représentations en musique, qu’on nomme opera». L’exposition « Opéra Monde », actuellement au Centre Pompidou-Metz, ne retrace pas l’histoire de l’institution depuis sa création par Colbert, en 1669, mais présente quelques-unes des rencontres les plus fécondes, depuis le début du XXe siècle, entre l’opéra et les arts plastiques. Car, si le genre opératique a pu être jugé moribond (« Il faut brûler les maisons d’opéra », assurait Boulez), il a su se ressourcer auprès des plasticiens pour donner quelques belles pages expérimentales appartenant autant à l’histoire du lyrique qu’à celle de l’art. Les initiés songeront bien sûr à La Victoire sur le soleil de Matiouchine et Malevitch (1913), comme à Einstein on the Beach de Philip Glass et Robert Wilson (1976) ; on leur rappellera également la création, en 2007 à Manchester, d’Il Tempo del Postino (Le Temps du facteur) par l’artiste Philippe Parreno et le commissaire d’expositions Hans Ulrich Obrist. Annoncée comme « le premier opéra d’arts visuels au monde », cette pièce, mi-opéra, mi-exposition, se composait d’une succession de propositions d’artistes, parmi lesquels Olafur Eliasson, Anri Sala, Pierre Huyghe et Dominique Gonzalez-Foerster (laquelle demandait aux musiciens, en guise de final, de quitter la scène les uns après les autres durant l’exécution de la Pastorale de Beethoven). Conscient de la fécondité de tels croisements – et soucieux de s’ouvrir à de nouveaux publics –, l’Opéra de Paris a inauguré en 2015 sa 3e Scène. Après le Palais Garnier (1875) et l’Opéra Bastille (1989), l’institution a en effet lancé un troisième espace, virtuel celui-ci, ouvert sur Internet aux plasticiens, aux cinéastes et aux photographes, invités à créer des courts-métrages liés à la danse ou au lyrique. C’est pour cette 3e Scène que Clément Cogitore a, par exemple, adapté en 2017 « La danse des sauvages », célèbre thème des Indes galantes de Rameau, avec le concours d’une compagnie de danseurs de krump (une danse dérivée du hip-hop). La vidéo d’à peine six minutes est d’une telle énergie, elle a eu un tel succès, que l’Opéra de Paris a depuis commandé à l’artiste la mise en scène intégrale de cet opéra-ballet composé en 1735. Avec l’aide de Bintou Dembélé (chorégraphe venue des danses de la rue), Clément Cogitore prépare donc actuellement sa relecture du chef-d’œuvre de Rameau, sous la direction musicale de Leonardo García Alarcón, grand connaisseur de musique baroque. La première sera jouée à l’Opéra Bastille le 27 septembre 2019, et devrait être une nouvelle preuve du bien-fondé du métissage né du rapprochement de l’opéra et des arts visuels.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°726 du 1 septembre 2019, avec le titre suivant : Dévotion Opération

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