Vendredi 4 décembre 2020

Musée

Des musées saisis d’effroi

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 31 octobre 2020 - 556 mots

La peur est mauvaise conseillère. Pourtant, quatre prestigieux musées anglo-saxons viennent d’y céder. Sachant que des comportements outre-Atlantique ou en Grande-Bretagne finissent souvent par être exportés sur notre continent, leur attitude peut nous faire réfléchir.

Philip Guston, Edge of Town, 1969, huile sur toile, 195 x 280 cm, Moma, New York. © Sharon Mollerus, 2018 © The Estate of Philip Guston
Philip Guston, Edge of Town, 1969, huile sur toile, 195 x 280 cm, Moma, New York.
© The Estate of Philip Guston

Par crainte de réactions des communautés noires, en particulier depuis le meurtre de George Floyd par un policier blanc à Minneapolis en mai et la relance des manifestations du mouvement Black Lives Matter, la National Gallery of Art de Washington, les musées des beaux-arts de Boston et Houston ainsi que la Tate Modern de Londres ont décidé de reporter à 2024 une rétrospective Philip Guston qui aurait dû débuter son itinérance en juillet prochain dans la capitale américaine, après avoir été déjà retardée à cause de la pandémie. Leur couardise tranche avec le courage du Whitney Museum de New York qui avait refusé, il y a trois ans, de céder aux injonctions de militants afro-américains : décrocher et détruire Open Casket, qu’avait osé peindre une artiste blanche, Dana Schutz, alors que ce tableau représentait le visage torturé d’un adolescent noir, Emmett Till, par des Blancs en 1955.

En cause cette fois vingt-quatre peintures ou dessins, parmi les deux cents prévus, raillant des « chevaliers » du Ku Klux Klan portant leurs notoires cagoules blanches pointues, fumant des cigares, conduisant joyeusement un véhicule… Représentations bien à la manière d’un Philip Guston (1913-1980) qui avait eu l’audace de rompre avec un expressionisme abstrait dominant pour revenir à une figuration puissante, mâtinée de l’imagerie des dessins animés. L’artiste avait osé qualifier cette série « d’autoportraits », désirant sans doute ne pas être considéré comme un accusateur univoque et laissant entendre que finalement chaque Blanc pouvait être un complice passif du KKK. Néanmoins, né Philip Goldstein de parents ayant fui les pogroms en Ukraine, il n’a jamais été suspecté de faire l’apologie de cette société secrète qui, dans l’allégresse, a terrorisé et tué des milliers de « nègres ». Ces quatre institutions jettent désormais l’opprobre sur lui en préférant attendre le moment « où le puissant message de justice sociale et raciale au centre de son œuvre puisse être plus clairement interprété ». Elles accréditent aussi l’allégation selon laquelle un artiste blanc, membre de la « communauté » dominante, ne serait pas légitime pour évoquer le racisme.

Ironie, ces institutions avaient intitulé cette rétrospective, la première depuis quinze ans, « Philip Guston Maintenant » pour mettre en évidence qu’elles entendaient bien procéder à une relecture de son œuvre à l’aune d’aujourd’hui. « Maintenant » est reporté à quatre ans. Pourquoi ce délai ? Le projet a débuté en 2015, il va donc s’enliser neuf ans. Le travail scientifique habituel n’est-il pas déjà accompli ? Ces musées ne disposent-ils pas de services éducatifs, de médiateurs pour expliquer les ambiguïtés justifiées de Guston et offrir des mises en perspective ? Ils infantilisent un public, jugé incapable de comprendre les questions que posaient et se posait l’artiste. Le plus hypocrite dans cet imbroglio : le catalogue est déjà en vente. Il est promu comme une somme irréprochable, réunissant les contributions des commissaires et celles d’artistes contemporains, comme… Dana Schutz. Le public peut donc jouir des reproductions des œuvres litigieuses mais pas des originaux. Comprenne qui pourra. Par leur attitude sur la défensive, ces musées encouragent l’autocensure, les expositions faciles, celles dont les belles images ne soulèvent pas de questions. En fait, malgré eux, ils rendent un bel hommage au pouvoir subversif de Guston.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°554 du 30 octobre 2020, avec le titre suivant : Des musées saisis d’effroi

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