Mercredi 17 octobre 2018

Photographie

Val Williams, « Martin Parr »

Le Journal des Arts

Le 11 juin 2004 - 742 mots

Un panorama acide de la société britannique, désormais appuyé sur les stridences de la couleur.

Martin Parr est rigolo ; du reste, c’est un Anglais à l’air espiègle et pince-sans-rire, c’est tout dire. Il est photographe depuis les années 1970, et il a beau faire, même quand il aborde des sujets sérieux ou tristes, ses images ont un côté grinçant qui prête à sourire. Manifestement, c’est un effet recherché dont il a fait ces dernières années une marque de fabrique : on reconnaît maintenant du Martin Parr, surtout depuis qu’il fait de la couleur (les années 1980). Le livre publié par Phaidon, son éditeur depuis quelques années, est construit comme une biographie de fin de carrière. Ce qui peut paraître excessif pour un photographe né en 1952 fait sans doute partie du jeu précité de feinte distanciation et d’autocritique. C’est que Martin Parr s’est construit à la fois un personnage et une œuvre qui lui correspondent, à partir de l’idée d’une photographie documentaire, qui n’appartiendrait ni à « la mode, [ni] au commerce ou au photojournalisme ».
Partant d’une situation très britannique, où les photographes sont moins respectés qu’en France, où le pays paraissait en pleine déliquescence avant de tomber dans le thatchérisme, et suivant l’exemple des documentaristes américains (Winogrand en premier) ou d’un aîné comme Tony Ray-Jones, Parr s’attachera d’abord à canaliser sa collectionnite (toujours actuelle) et le sentiment d’ennui qui lui paraît caractériser la société britannique. Home Sweet Home (1974) est encore dans la lignée des installations artistiques de cette époque, avec une forte implication photographique. Il entreprend ensuite des programmes, des séries systématiques, des « sujets » qu’il poursuit pendant plusieurs années. C’est Bad Weather (1982) – qui sous-entend aussi « mauvaise photographie », au sens d’une subversion de la « bonne » photographie – qui le fera connaître, avec son décalage inné des canons du photojournalisme.

Papiers gras
A Fair Day (1980-1983) poursuit cette balade de l’ennui vernaculaire, de la dérive ordinaire dans les foires aux bestiaux aux bals du samedi soir. Mais on peut gager que Martin Parr va justement se trouver dans le passage à la couleur, qui l’amène aussi à des plans plus rapprochés, et à une posture plus « agressive », plus critique : il assume le kitsch, le ridicule des situations, à la limite du cynisme qu’on lui reproche parfois, à tort sans doute. Sa victime est la station balnéaire et prolétaire de New Brighton  (The Last Resort, 1983-1986), avec ses gosses braillards, ses papiers gras et ses ongles vernis trempant dans les immondices ballottées par le reflux. Série devenue mythique, d’un réalisme cru et criard comme les couleurs arborées, que l’on hésite à admettre comme le mode de vie d’une population qui semblait avoir fait son credo du bon goût, de la retenue et de la discrétion. Peu après, une autre série, moins cruelle, s’intéresse aux petits travers des classes moyennes de Bristol (The Cost of Living, 1986-1989) ; elle lui permet d’intégrer le confort et la reconnaissance de l’agence Magnum. Ce photographe est né par la couleur (sans renier son œuvre en noir et blanc, qui reste aussi pertinent), dans le constat que ce pays tenu pour terne est travaillé, miné, par la couleur comme par l’impossibilité d’en traiter avec élégance et goût. Les stridences vous prennent à la gorge (aux yeux) et vous ne pouvez plus les voir autrement que comme spécifiquement anglaises. Il y a beaucoup de malice et d’implication technique dans tout cela, et Martin Parr n’a fait qu’amplifier depuis les années 1990 le kitsch du gros plan « pas regardable », traité par accumulations discordantes. Sûr désormais de son effet, il assume impassiblement le paradoxe de titres assassins (Common Sense, 1995-1999), au risque de sembler en faire trop, sans plus atteindre la moindre distance critique. Les restaurants, les cheveux teints, les lieux de villégiature, le tourisme, les papiers peints, l’habillement, le consumérisme, la « malbouffe » aux colorants – qui nous étonnera toujours, espérons-le –, bénéficient, si l’on peut dire, des progrès de la technologie des gammes chromatiques et des procédures de traitement de l’image. Le livre, très bien conçu par le connaisseur de cette architecture qu’est également Martin Parr, peut être vu comme une progression dans un cauchemar acide et débridé, que l’auteur qualifierait sans doute flegmatiquement de « farce inoffensive » – mais ravageuse.

Martin Parr

Texte de Val Williams, Phaidon, 2004, 352 pages, 441 ill. couleur, 156 ill. noir et blanc, 39,95 euros,www.phaidon.com, ISBN 0-7148-9370-6.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°195 du 11 juin 2004, avec le titre suivant : Val Williams, « Martin Parr »

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