Théorie

Répondre autrement à de vieilles questions

La notion du réel est au cœur d’un débat ancien que l’art ne cesse de rouvrir

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 2 février 2010

Le mythe moderniste de l’originalité, pour parodier le titre bien connu de l’ouvrage emblématique de Rosalind Krauss, pousse non seulement les artistes mais aussi les essayistes à travailler sur le nouveau.

Mais le temps de l’art est fait aussi de longue durée et de questions tenaces ou récurrentes. Ainsi de l’abstraction en art, objet théorique (et riche en pratiques) vieux d’un siècle – et aussi de controverses centenaires. L’abstraction, si elle n’occupe pas le devant de la scène, demeure une affaire qui préoccupe les ateliers. Rien d’étonnant dès lors qu’une récente reprise en main du problème soit le fait d’artistes et qu’une école d’art lui prête son cadre. Au titre de la recherche en art, c’est par l’exposition d’abord, par le catalogue ensuite, qu’un groupe d’artistes réunis par leur activité d’enseignant à l’École supérieure des beaux-arts de Nantes a rouvert le débat.
 
« Étant donné l’art abstrait comme image générique de la modernité, comment en apprécier aujourd’hui les usages ? » : la perspective ainsi ouverte par l’artiste Nicolas Chardon dans la conversation introductive dessine les nouveaux contours de la question. L’abstraction n’est plus un fait conceptuel, mais tient en effet de l’usage, de ses usages contemporains, libérée qu’elle est de ne plus être que le simulacre d’elle-même (Claire-Jeanne Jézéquel) et de sa définition comme « genre » pictural. La publication répond bien à cette pensée par l’usage, en se présentant comme le catalogue d’une exposition (organisée au printemps 2008 au Hangar à bananes à Nantes), avec des reproductions d’œuvres presque exclusivement en situation d’accrochage et des textes faits de dialogues, d’échanges, de journaux de travail sur le développement du projet.

Scènes autres
La sélection comporte plus d’une soixantaine d’artistes : s’il est question de définition de l’abstraction, elle se dessine plus de manière extensive, par le choix (même si l’on peut toujours déplorer quelques absences), que par une position théorique. C’est le sens du titre du projet, si l’on veut bien entendre dans ce « de réalité » l’idée de « réalité augmentée », laquelle, si elle appartient à un vocabulaire tout autre, n’est certainement pas une mauvaise manière d’englober la tradition séculaire de l’abstraction.

La question de la forme et du lieu de la réflexion sur l’art se trouve directement pointée dans le numéro 2 de May, nouvelle venue de principe trimestriel parmi les revues consistantes, éditée à Paris, et délibérément plus printanière qu’October, la revue américaine emblématique de la génération, justement, d’une Rosalind Krauss ou d’un Benjamin Buchloh, avec ses 130 numéros recensés à ce jour. Consacrée à la notion d’« espace autre », au travers de textes monographiques et critiques, May 2 fait place, entre autres essais et comptes rendus, à un entretien avec Patricia Falguières, Élisabeth Lebovici, Natasa Petresin-Bachelez, les organisatrices d’un séminaire dénommé « Something you should know » qui se tient depuis trois ans à l’école des hautes études en sciences sociales, à Paris.
 
Ce séminaire constitue aussi un lieu autre dédié à la réflexion sur l’art. Sur le principe d’invitations d’artistes souvent peu visibles sur la scène française, le séminaire produit une réflexion à travers la discussion et l’échange, sans prôner de thèse exclusive mais en montrant de forts engagements. May annonce par son sommaire une ambition critique qui étend l’art et la réflexion sur l’art à d’autres territoires et paroles. Espace autre : résonne ici l’hétérotopie foucaldienne, occasion de signaler l’édition en un court volume de deux textes de Michel Foucault souvent cités, Le Corps utopique et Les Hétérotopies, un ensemble accompagné d’une très bonne présentation.
 
Pour nos directrices de séminaire, on réunit dans un lieu autre, ni tout à fait académique ni inscrit dans le circuit de la diffusion artistique, les conditions autres pour « renverser la vapeur, commence[r] par écouter et ensuite [aller] revisiter l’arsenal théorique » (P. Falguières). Les vieilles questions, et May en aborde bien d’autres, s’en trouvent déplacées, redevenues nécessaires.

Vieilles questions, encore, reprises cette fois sous la forme plus classique de l’essai savant, avec le travail plus formel, précis et en cela précieux, de Jacinto Lageira, tout à la fois universitaire et proche des œuvres. L’ouvrage propose une redéfinition de la figure d’opposition commune réalité-fiction, que l’art éprouve et met en cause. Sous l’éclairage du principe de déréalisation du monde qui fait titre, l’auteur interroge les régimes de visibilité contemporains et d’accès au monde, au travers en particulier de l’emballement documentaire des années récentes. Le réel est sans doute une vieille question. Que l’art n’a en effet pas fini de poser.

ROSALIND KRAUSS, L’ORIGINALITÉ DE L’AVANT-GARDE ET AUTRES MYTHES MODERNISTES, éd. Macula, coll. « Vues », 1997, 358 p., 33 euros, ISBN 2-86589-038-4.

DE RÉALITÉ, collectif, sous la direction de Pierre Mabille et Mai Tran, éd. Jannink, 2009, 260 p., 25 euros, ISBN 978-2-916067-36-0.

MAY n° 2, octobre 2009, édité par l’association May Éditions, 190 p., 8 euros, ISSN 2103-7051, www.mayrevue.com

OCTOBER 130, automne 2009, MIT Press, Cambridge, Massachusetts, 157 p., www.mitpressjournals.org/loi/octo

MICHEL FOUCAULT, LE CORPS UTOPIQUE, LES HÉTÉROTOPIES, présentation Daniel Defert, 2009, Nouvelles Éditions Lignes, 64 p., 10 euros, ISBN 978-2-35526-033-9.

JACINTO LAGEIRA, LA DÉRÉALISATION DU MONDE, RÉALITÉ ET FICTION EN CONFLIT, coéd. Jacqueline Chambon/Actes Sud, Arles, 2010, 228 p., 25 euros, ISBN 978-2-7427-8595-7.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°318 du 5 février 2010, avec le titre suivant : Répondre autrement à de vieilles questions

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