Samedi 21 septembre 2019

Métamorphoses Gérard Rancinan & Caroline Gaudriault

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 1 octobre 2010 - 1203 mots

Publié en édition limitée pour l’exposition du Palais de Tokyo en 2009, Métamorphoses ressort ce mois-ci en librairie chez Biro Éditeur. Un livre de conversations aussi politique que photographique.

L’œil : Comment définissez-vous votre livre : Métamorphoses ?
Caroline Gaudriault : C’est un livre engagé autour d’un projet artistique. Métamorphoses est le résultat d’une réflexion sur le monde que l’on mène avec Gérard depuis longtemps, qui fait partie de notre collaboration, de nos voyages… Et qui s’est nourrie des personnes que nous avons rencontrées : Paul Virilio, Rama Yade, le cardinal Philippe Barbarin, etc. Ils nous ont tous permis d’approfondir notre réflexion sur un monde en pleine mutation.
Gérard Rancinan : Je suis un photographe, mais je ne propose pas du papier avec des images imprimées. Mon travail est un travail de reporter, de raconteur d’une histoire. Il est certes un peu plus éditorialiste que ce que je faisais chez Sygma, mais je continue de raconter notre époque. Lorsqu’un collectionneur achète l’une de mes photos, je lui vends avant tout une pensée ! Je ne peux pas me situer dans la photographie instinctive… 

L’œil : Cette photographie instinctive est-elle celle de « l’instant décisif » cher à Henri Cartier-Bresson ?
G. R. : Cette notion est en fait assez malsaine. Elle a détourné, à mon avis, une grande partie de la photographie. À moins de donner un appareil photo à un aveugle, tout dans la photographie est un choix du photographe, du cadrage à la démarche de l’auteur, jusqu’au tirage. La « loi » dit qu’il ne faut jamais retoucher une photo, mais non ! Moi, je photographie mes mises en scène en studio, avec le décor, les acteurs… et, après, je retouche ici ou là. L’important, c’est de raconter. 

L’œil : La retouche n’est pourtant pas sans poser des questions éthiques…
G. R. : Vélasquez ne peignait pas ses tableaux d’une seule traite : il revenait dessus, effaçait, ajoutait… En littérature, c’est la même chose : Kessel, Hemingway ou Jean-Claude Guillebaud, que nous avons interrogé, tournent leurs phrases pour donner un mouvement, une émotion, pour, disait Albert Londres, enfoncer le couteau dans la plaie. En photo, c’est ce que fait Salgado, ou Nachtwey lorsqu’il décide de se coucher quand Delahaye choisit de rester debout devant un même événement.

L’œil : Qu’entendez-vous par le terme « métamorphoses » ?
C. G. : La mutation du monde. Nous vivons dans un monde charnière, qui voit se télescoper des valeurs liées à deux époques : celles de nos grands-parents plongés dans une histoire lente, et celles du monde de demain dans lequel nous avons déjà un pied, et qui, celui-ci, va très vite. Pour raconter ces mutations, nous avons développé différents thèmes : l’homme qui refuse de vieillir, la bioéthique, l’exode, etc. 

L’œil : Comment est né ce livre ?
C. G. : Ce livre s’est fait comme une conversation. Nous sommes partis d’idées, puis nous avons avancé…
G. R. : Pour Le Radeau des illusions, par exemple, nous étions allés à Sangatte voir à quoi cela ressemblait. Nous y avions rencontré des personnes incroyables, avec des histoires étonnantes : des médecins qui partaient pour leur famille, leur village… Plus tard, en revenant de chez David LaChapelle, à Hawaii, je tombe, dans l’avion, sur une photo que publiait Libération d’un rafiot échoué, les gens les bras en croix sur la plage… Incroyable ! Avec Sangatte et cette photo, on s’est dit : « C’est Le Radeau de la Méduse de Géricault ! » À peine arrivé, j’ai appelé le chef déco qui nous a bricolé un radeau, le styliste qui nous a trouvé des contrefaçons, nous avons lancé le casting… C’était parti ! Il y a de la sincérité dans tout cela. La forme peut paraître prétentieuse, pas la démarche. 

L’œil : Comment souhaiteriez-vous que les lecteurs lisent votre livre ?
C. G. : La vocation de ce livre est de mettre le cardinal Barbarin en face du généticien Axel Kahn. J’ai envie, très humblement, qu’il soit un objet d’éveil. Posons-nous les questions qui font que nous aurons peut-être le choix du chemin à parcourir. 

L’œil : Quand votre collaboration est-elle née ?
C. G. : En 1998. À l’époque, nous travaillions pour la presse. Nous proposions des reportages clés en main, avec textes et photos, à Paris Match, au Times, au Stern… Cela nous permettait de réaliser nos propres projets. Nous étions autonomes jusque dans la production.
G. R. : Bien avant d’entrer chez Sygma, je pensais qu’il fallait créer une forme de petite entreprise qui me donnerait les moyens de me déplacer et de prendre des photos. Puis je me dis qu’on est plus intelligent à plusieurs… Même si chacun doit savoir rester à sa place. 

L’œil : Votre autonomie va-t-elle jusqu’à la mise en pages de vos livres ?
G. R. : J’adore cela. Pour notre précédent livre, Le Photographe, je voulais que l’on se donne les moyens pour notre partenaire Baume & Mercier. J’ai fait réaliser une maquette par la star des maquettistes italiens qui nous a pondu une maquette splendide, mais hallucinante, avec des effets partout ! Lorsque j’ai présenté cette maquette à notre commanditaire, en Suisse, il a tout refusé en me disant que ce qu’il voulait, c’était un livre qui nous ressemble ! Nous sommes donc allés voir Hervé de La Martinière, qui m’a dit : « Vas-y, fais ton livre. » 

L’œil : En introduction, vous dites : « Mais ne suis-je pas un artiste classique ? » Suffit-il de s’inspirer des maîtres pour devenir un classique ?
G. R. : Je me suis toujours inspiré de travaux très classiques. Autant j’ai avalé le travail des grands photographes, autant tout m’intéresse : je suis une éponge. Je pense que personne n’invente rien, et quand je me range parmi les classiques, c’est pour ne pas être à tout prix un moderne. Je suis bouleversé lorsque je vois de jeunes artistes copier-coller, réinventer la roue en se regardant le nombril en permanence. En chuchotant dans l’oreille de Géricault, de Vélasquez… j’ai voulu dire qu’ils nous avaient déjà tout apporté, et que nous nous passons maintenant le relais. Avec le risque que certains pensent que je ne fais que copier les anciens ; mais je ne fais pas que cela…
C. G. : Il y a une photo qui symbolise bien notre projet, c’est La Danse ou l’Éloge du sacré d’après Matisse. Pour celle-ci, nous ne sommes pas partis d’un thème. Nous visitions l’Ermitage à Saint-Pétersbourg quand nous sommes tombés nez à nez avec Matisse qui nous a donné envie de le réinterpréter. Pour nous, cela symbolise cette métamorphose : l’actualité change, mais, au final, tout se répète.

Gaudriault et Rancinan poursuivent leur collaboration entamée en 1999 avec la sortie d’Urban Jungle. Dernier livre en date, Métamorphoses surprendra les amateurs de l’univers du photographe tant l’écriture prend cette fois le pas sur l’image.
Livre « engagé » pour les auteurs, il réunit 14 conversations avec des essayistes, philosophes, politiciens, hommes de foi et citoyens autour de thèmes universels, comme l’exode, auxquels font écho les photographies de Rancinan, grandes compositions inspirées de toiles célèbres et natures mortes plus confidentielles.

Caroline Gaudriault et Gérard Rancinan, Métamorphoses, Biro Éditeur, 230 p., 49 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°628 du 1 octobre 2010, avec le titre suivant : Métamorphoses Gérard Rancinan & Caroline Gaudriault

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