Samedi 21 septembre 2019

Entre-nerfs

Les Cousin

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 16 décembre 2013 - 792 mots

Tandis que le Musée du Louvre leur réserve une exposition, paraît un ouvrage de référence, érudit et passionnant, consacré à cette famille de peintres.

Le lecteur aura beau fouiller pages de garde, mentions protocolaires et appendices, il ne trouvera guère mention de l’exposition par laquelle le Musée du Louvre, cet hiver, rend justice aux Cousin, père et fils. Et les auteurs ne sauraient être ingrats à l’endroit des commissaires : ce sont les mêmes. Non, sans doute l’excellence du présent ouvrage, dont il est certain qu’il fera date – et longue date –, était-elle difficilement associable à une manifestation éphémère, au risque de rejoindre trop vite les règnes du provisoire et, pire, de l’obsolescence. De suspens, il n’y aura pas : le livre est absolument remarquable, aussi bien par la science que par l’exigence qu’il héberge. Nul doute, du reste, que la seconde intimidera quelque peu le profane et lui interdira peut-être de pénétrer parfaitement en cette déroutante cathédrale de savoir, décidée à épuiser les doutes et à liquider les incertitudes.

Identification et distinction
Étudier Jean Cousin, sa formation, sa singularité, son rayonnement, c’est étudier une époque, avec ses lacunes et ses fulgurances, c’est essayer de tirer le vrai du faux, d’effacer les ombres, d’affiner les contours, d’exclure les conditionnels. Rien de plus difficile, en ce XVIe siècle où les sources sont dispersées, parfois cryptées, de s’intéresser à un artiste. Mieux, à un auteur. Car, s’agissant de cette époque, la question de l’auteur, que d’aucuns trouveront anecdotique, est décisive : qui est l’auteur de telle œuvre ? Et, conséquemment, quelles sont les autres œuvres de cet auteur qui permettent de l’identifier et méritent de le distinguer ? Du reste, le présent ouvrage, dirigé par Cécile Scailliérez, conservateur en chef au département des peintures du Louvre, est habité par un effort souverain d’identification et de distinction. Autrement dit : qui est Jean Cousin et quelles sont ses œuvres ? Tâche complexe, rendue d’autant plus difficile par la bicéphalie du nom qui, sait-on depuis 1909, recouvre deux réalités distinctes : Jean Cousin le père, né vers 1490 et mort vers 1560, et Jean Cousin le fils, son fils, qui vint au monde vers 1536 pour le quitter à peine soixante ans plus tard, vers 1593. Outre la mémorable exposition que Michel Laclotte et Sylvie Béguin consacrèrent à l’École de Fontainebleau en 1972, plusieurs historiens de l’art ont accosté les rivages des Cousin, souvent avec clairvoyance, tels Charles Sterling et Henri Zerner. Aussi cette étude prend-elle acte, avec un sens aigu de la discussion, des hypothèses précédemment émises ou récemment développées, notamment lors de deux journées d’étude fondatrices tenues en 2011.

Structuration et élucidation
Relié, mesurant 24 centimètres par 30, l’ouvrage s’ouvre par un avant-propos de Cécile Scailliérez et s’achève par une conclusion d’Henri Zerner. Il contient quatorze essais et neuf focus, consacrés à des œuvres singulières (La Dérision de Job ou Le Jugement dernier), des techniques spécifiques (la tapisserie, l’eau-forte) ou des collusions artistiques (avec Étienne de La Vallée ou Androuet du Cerceau). Il comporte une table des illustrations, une bibliographie et un index des noms propres. Autant dire que cette somme, par son intention et par sa structuration, est conforme aux publications de référence. Peut-être même est-elle quelque peu conformiste, si l’on veut bien considérer le rapport que les images entretiennent avec le texte : les premières – au nombre de trois cents et de belle facture, à l’exception des reproductions de vitraux – mériteraient de se déployer plus largement afin de n’être pas des vignettes strictement assujetties au second, mais bien plus les pages principales de cet examen aux airs de catalogue raisonné, en dépit – ultime regret – du dénombrement exhaustif des œuvres du père et du fils.

Les essais de Dominique Cordelier, en tant qu’ils discriminent remarquablement les mains des Cousin, sont des modèles du genre, portés par un goût certain de l’élucidation et du partage. Or ce n’est qu’en repérant la qualité autographe et en dessinant une singularité parmi la multitude qu’il est permis de repérer les déroutantes contributions des Cousin à l’histoire des arts – tapisserie, orfèvrerie ou armurerie – et de leur donner parfois des œuvres inouïes, ainsi La Justice de Trajan du Musée Pouchkine qui fait du père l’égal d’un Giulio Romano. Cette vaste étude hiéroglyphique permet de mesurer l’ampleur d’une famille d’artistes, mais aussi, et peut-être plus encore, d’un siècle ayant récusé l’étanchéité et l’endogamie pour mélanger et métisser, de Sens à Paris, des Flandres à la Toscane. Aussi est-il certain que le vœu des auteurs est exaucé : le nom de Jean Cousin évoque désormais l’invention majuscule et non la seule Eva Prima Pandora, chef-d’œuvre totalitaire dont on eût aimé que la reproduction quittât la couverture au profit de l’une des nombreuses découvertes abritées par celle-ci.

« Jean Cousin père et fils. Une famille de peintres au XVIe siècle »,

jusqu’au 13 janvier 2014. Musée du Louvre, Paris-1er. Tous les jours de 9 h à 18 h, sauf le mardi ; nocturnes, mercredi et vendredi jusqu’à 21 h 45. Tarif : 12 €. www.louvre.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°664 du 1 janvier 2014, avec le titre suivant : Les Cousin

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