Le temps du pillage

Quand Nazis et Soviétiques dépouillaient l’Europe

Le Journal des Arts

Le 18 décembre 1998

En analysant les pillages sans précédent pratiqués par les Soviétiques et les nazis lors du dernier conflit mondial, et leurs arrière-plans idéologiques et politiques, Francine-Dominique Liechtenhan replace dans une perspective historique la querelle des trophées de l’Armée rouge.

Le psychodrame suscité, au printemps, par la nationalisation des trophées ramenés d’Allemagne par les Soviétiques a rappelé l’écheveau inextricable dans lequel s’est enferrée la Russie en révélant l’existence de ces prises de guerre. Plutôt que de mettre en accusation la seule Armée rouge, Le grand pillage retrace les grandes étapes de la spoliation et de la destruction des biens culturels au cours de la Seconde Guerre mondiale, en étudiant les politiques respectives des nazis et des Soviétiques. Forts du déplorable précédent offert par les armées révolutionnaires françaises, puis napoléoniennes, les deux régimes totalitaires se sont livrés à des pillages et des déprédations sans précédent dans l’Histoire, chacun obéissant à une logique propre, extermination pour les uns, revanche pour les autres. L’auteur met bien en lumière le caractère délibéré et l’extrême organisation de toutes ces opérations, dans lesquelles les divers commandos, manipulés par des dirigeants cupides, se livrent à une concurrence féroce. Côté nazi, les spoliations se font moins brutales dans les pays occidentaux qu’en Union soviétique, où elles participent de la guerre d’extermination menée contre les “sous-hommes” slaves. L’évacuation du patrimoine d’origine occidentale devait notamment permettre la création à Linz d’un immense musée à la gloire du Führer.

Saignée par la cruauté nazie (le chiffrage des destructions donné à l’époque stalinienne, même revu à la baisse, reste éloquent), l’URSS anticipe dès 1942 la future victoire et met en place un comité d’experts chargé d’évaluer les dommages subis et de planifier, notamment par un examen des collections des plus grands musées allemands, les futures compensations. C’est un des apports de l’ouvrage de montrer, grâce à l’ouverture des archives, la mobilisation précoce de la bureaucratie soviétique et l’organisation en amont des gigantesques pillages dans l’Allemagne vaincue. Les trophées saisis par les troupes d’occupation prennent le chemin de l’Union soviétique à l’insu des Alliés, en vue d’orner, ici aussi, un vaste musée à la gloire du socialisme et de Staline. Le début de la guerre froide empêchera la réalisation de ce projet et précipitera les œuvres dans les réserves pendant plus de quarante ans, à l’exception de celles qui ont été rendues à la République démocratique allemande. En détaillant les débats virulents nés de la révélation de leur existence et des réclamations adressées par les Occidentaux, l’auteur montre que les plaies, avivées par un nationalisme florissant, ne se sont pas refermées, et que seul un réexamen dépassionné de la “grande guerre patriotique” pourrait permettre de trouver une issue à une situation bloquée.

Francine-Dominique Liechtenhan (avec la collaboration d’Alija Barkovets), Le grand pillage, du butin des nazis aux trophées des Soviétiques, éd. Ouest-France/Mémorial de Caen, 224 p., 139 F. ISBN 2-7373-2178-6.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°73 du 18 décembre 1998, avec le titre suivant : Le temps du pillage

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