Utopie

Le Japon des Métabolistes

« Project Japan » raconte les ambitions de ce mouvement architectural d’avant-garde

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 11 avril 2012 - 732 mots

Le moins que l’on puisse dire est que le « Mouvement métaboliste » est peu renommé en Occident, voire tout simplement inconnu hors du Japon qui l’a vu naître. Or ce premier mouvement d’avant-garde non occidental en architecture est assurément original. En témoigne ce livre publié aux éditions Taschen et intitulé Project Japan, Metabolism Talks…, écrit par deux stars : l’architecte batave Rem Koolhaas et le curateur helvète Hans Ulrich Obrist, actuel codirecteur des expositions et des programmes de la Serpentine Gallery, à Londres.

L’ouvrage retrace l’épopée du Mouvement métaboliste japonais avec un atout non négligeable : les deux auteurs sont allés interroger des protagonistes in situ. Sauf un, le plus emblématique, l’architecte Kenzo Tange, mort quelques mois à peine avant la mise en chantier de cette aventure éditoriale, en 2005. Il n’empêche, comme le souligne Rem Koolhaas : « À l’instar de Tokyo, une masse entourant un vide central, cette masse de conversation est construite autour de son absence. Mais c’est un livre sur lui. Sans Tange, aucun Mouvement métaboliste. » Le duo a rencontré la femme de Kenzo Tange, Toshiko Kato (1913), plutôt prolixe sur le travail de son époux, ainsi que des acteurs phares de l’époque, les architectes Arata Isozaki (1931), Fumihiko Maki (1928), Kisho Kurokawa (1934-2007) et Kiyonori Kikutake – né en 1928 et disparu en décembre 2011. Il a a aussi consulté le designer Kenji Ekuan (1929), le critique Noboru Kawazoe (1926) et même un ancien fonctionnaire et ex-élève de Tange, Atsushi Shimokobe (1923). Tous racontent, avec force détails, la formidable épopée métaboliste, plus théorique que réellement mise en œuvre. L’ensemble est richement illustré de photographies et de documents, d’époque ou actuels – ainsi la célèbre Sky House de Kikutake fait-elle partie de la récente campagne photographique –, le tout étant agréablement mis en page par la graphiste néerlandaise Irma Boom.

Superstructures extensibles
Officiellement, le Mouvement métaboliste est né en mai 1960, à la suite de la fameuse « World Design Conference » de Tokyo au cours de laquelle Kenzo Tange jeta sur le papier les principes clés dudit mouvement. En réponse à la démographie galopante et à un foncier limité en zones urbaines constructibles, les inventifs Métabolistes proposent à la ville du futur de s’épanouir dans d’autres espaces, et prônent un développement aussi bien dans les airs que sur la mer grâce à des superstructures extensibles selon un processus de croissance organique. L’architecte Arata Isozaki apporte, lui, un éclairage tout particulier quant à la genèse du mouvement. Selon lui, les ambitions architecturales des Métabolistes se sont nourries à la fois de la « tabula rasa » du Japon de l’immédiat après-Seconde Guerre mondiale, mais aussi, et c’est plus surprenant, de la myriade de plans de villes nouvelles imaginés, dans les années 1930, par des architectes et des urbanistes nippons pour investir l’espace vierge qu’était alors la Mandchourie que l’armée japonaise venait d’envahir.

Exception à la règle, Isozaki a toujours refusé l’étiquette « Métaboliste », bien qu’il ait, à maintes reprises, partagé leurs idées et œuvré avec eux, en particulier pour la mythique Exposition universelle d’Osaka de 1970. Pourtant, il est l’un de ceux qui en parlent le mieux : « Les Métabolistes croyaient vraiment dans la technologie, la production en série, les systèmes d’infrastructure urbaine, la croissance… Ils n’étaient aucunement sceptiques envers leur utopie. J’ai pensé qu’ils étaient trop optimistes. » Pas étonnant : ces années 1960 sont empreintes d’un optimisme à tous crins, autant économique qu’architectural. Fait rare : même la puissance publique se range, à l’époque, aux côtés de l’architecture, comme le raconte Rem Koolhaas : « L’un des jeunes diplômés du Tange Lab, Atsushi Shimokobe, choisit de ne pas exercer en tant qu’architecte, mais comme bureaucrate. Pas dans le sens ennuyeux du terme, mais comme “agent introduit” à un poste qui lui permettrait d’écrire le futur de son pays. ».

L’apothéose de la réflexion métaboliste a lieu justement au moment d’« Expo’70 », à Osaka, laquelle est truffée de pavillons au thème enchanteur : « Progrès et harmonie pour l’Humanité ». L’ultime transformation du Japon paraît alors imminente. Au classement économique mondial, le pays vient d’atteindre le deuxième rang et le Premier ministre Kakuei Tanaka publie, en 1972, un Plan for Remodelling the Japanese Archipelago. L’année suivante, la crise du pétrole arrête net la « révolution » urbaine japonaise.

PROJECT JAPAN, METABOLISM TALKS…, éditions Taschen, 2011, 720 pages, en anglais, 39,99 €, ISBN 978-3-8365-2508-4.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°367 du 13 avril 2012, avec le titre suivant : Le Japon des Métabolistes

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