Vendredi 14 décembre 2018

Historiographie

L’art des enfants entre dans l’histoire

Le Journal des Arts

Le 15 février 2017 - 597 mots

Publié en 1886, «Â L’Art des enfants » de Corrado Ricci bénéficie d’une première édition en français. L’opuscule a révolutionné la pédagogie et essaimé dans l’imaginaire moderne.

En 1886, Corrado Ricci, alors jeune historien de l’art âgé de 27 ans, publie à Bologne L’Arte dei bambini, un texte précurseur pour la pédagogie et l’éducation artistique, mais dont la portée se fera également sentir dans les milieux artistiques du début du XXe siècle et ses avant-gardes. Aujourd’hui publié en français, cet opuscule est agrémenté d’un appareil critique qui révèle son caractère novateur pour l’époque.

L’Art des enfants se veut une approche dénuée d’a priori, une étude analytique d’œuvres d’enfants pour en extraire des principes formels et statistiques. Historien de l’art, Ricci ne se place pas en pédagogue ni en psychologue, des domaines balbutiants dans les années 1880 : il cherche à comprendre les clés d’un langage visuel dans un domaine encore inexploré, la pratique des enfants.
Certes, son approche, au regard des travaux du XXe siècle, semble naïve. En 1882 et 1883, il collecte auprès d’amis et de maîtres d’école un échantillon de près de 1 500 dessins et modelages, « d’une authenticité absolue » : si les œuvres sont bien celles d’enfants, on ne saura pas leur extraction sociologique, ni si l’exercice était libre ou à thème. De ce corpus, Corrado Ricci va tirer plusieurs enseignements confortant sa vision progressiste et évolutionniste. Selon ses observations, les enfants ne se conforment pas à la réalité visible pour représenter les hommes et les choses : « aspectivité », défaut de proportions, erreurs de réalité… Pour Corrado Ricci, ces maladresses – à l’époque – découlent « du fait que les jeunes enfants décrivent l’homme et les choses au lieu de les rendre artistiquement. Ils essaient de les reproduire dans leur complexité absolue et non d’après le résultat optique. Ils font en quelque sorte, par des signes graphiques, la description qu’ils feraient par la parole ». En somme, Ricci extrait une « loi d’intégrité » de l’examen de son corpus. L’enfant dessinera l’intégralité d’une chose, sans se soucier de perspective, de proportion, par souci de représenter l’intégrité de son objet.

Lien avec l’« art primitif » 

L’historien étant un homme de son époque, il établit alors le parallèle, aujourd’hui plus que hasardeux, entre l’art des enfants et « l’art primitif » (arts premiers), « l’art des populations sauvages » (sociétés rurales non occidentales) et l’art du Moyen Âge. Dix ans après la publication du texte de Ricci, Aby Warburg reprendra cette comparaison en étudiant les dessins d’enfants Indiens Hopi en Arizona.

Proche des thèses de Darwin, Corrado Ricci se refuse à voir des qualités précoces et miraculeuses dans l’expression des enfants à rebours des Vies de Giorgio Vasari, où Giotto, le Pérugin et Masaccio se voient conférer des qualités exceptionnelles dès leur plus jeune âge. À noter, selon lui, « les petites filles […] dessinent grosso modo comme les petits garçons »…

L’ouvrage de Ricci est publié à une époque où l’on commence à se soucier du développement de l’enfant, ce qui explique en partie sa fortune critique. Son texte sera largement repris aux États-Unis, en Allemagne ou en Russie par des psychologues. Dans la préface de la 5e réédition de son ouvrage, en 1919, Ricci écrit : « Dans les récentes discussions, comme il est naturel, on est passé de l’art des enfants à l’art pour les enfants. » Dans la préface de l’édition française, l’historien de l’art Giovanni Lista replace le texte dans la chronologie de l’art moderne. Retrouvant des traces de L’Art des enfants dans les bibliographies et des catalogues d’exposition, il lie directement ses thèses, entre autres, aux réflexions du groupe Der Blaue Reiter, au futurisme italien, à l’engouement pour le primitivisme enfantin chez les artistes russes avant 1916.

Corrado Ricci, L’art des enfants

Préface de Giovanni Lista, éditions Ligeia, Paris, 2016, 14 €.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°473 du 17 février 2017, avec le titre suivant : L’art des enfants entre dans l’histoire

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