L’architecte et le rebelle

Une monograhie consacrée à Fernand Pouillon

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 21 janvier 2008

De son existence, on pourrait aisément tirer un film tant elle est émaillée d’une incroyable succession d’aventures humaines. Un jour peut-être, quelque cinéaste se penchera-t-il sur la vie de l’architecte Fernand Pouillon, à l’instar du réalisateur américain King Vidor qui, en 1949, pour Le Rebelle, s’inspira de celle, non moins tumultueuse, de Frank Lloyd Wright. Le livre Fernand Pouillon, architecte méditerranéen montre en tout cas que tous les ingrédients y sont : argent, gloire, scandale, prison et... exil.

Personnalité complexe et contradictoire, Fernand Pouillon (1912-1986) s’est fait connaître, au sortir de la guerre, au moment de la reconstruction de Marseille. L’architecte, qui revendique comme maîtres Eugène Beaudouin et Auguste Perret, y réalise, entre autres, les immeubles de logements de La Tourette et ceux en façade du Vieux-Port, dont l’un sera, en 1993, inscrit à l’Inventaire supplémentaire des monuments historiques. Suivra, jusque dans les années 1980, en France, en Iran et en Algérie, une multitude de projets : ensembles de logements, hôtels, cités universitaires, gares, aéroports, stades, bibliothèques, usines, écoles... Bref, une œuvre construite considérable, comme le détaille l’inventaire exhaustif qui figure au chapitre sept du livre et où ne manque, faute d’une collaboration active des autorités iraniennes, qu’un éclairage précis sur le travail de Pouillon dans ce pays. S’attelant aux thèmes les plus divers, l’homme est en phase avec la réalité des problématiques urbaines et architecturales qui agitent la société de l’après-guerre. Transparaît chez lui une dimension sociale incontestable. “Sauf à de très rares exceptions, il n’a jamais, et c’est là le signe de sa grandeur et sa différence avec nombre de ses contemporains, sacrifié la qualité sur l’autel de la quantité”, écrit Jean-Lucien Bonillo, professeur à l’école d’architecture de Marseille et ardent défenseur de Pouillon, puisqu’il a dirigé le présent ouvrage.

Son œuvre sera pourtant dénigrée par les architectes, notamment par les tenants du Mouvement moderne. Et la presse professionnelle de l’époque, en particulier la revue L’Architecture d’aujourd’hui, ne s’en fera d’ailleurs quasiment jamais l’écho. Pas étonnant donc si ce livre résonne comme un appel à une réhabilitation de l’œuvre, de la personnalité et des idées de Fernand Pouillon. Il réunit en effet les actes d’un colloque international qui lui a été consacré les 29 et 30 mars 1996, à Marseille, augmentés d’analyses minutieuses et d’informations captivantes sur la vie de l’architecte et, entre autres, sur ses activités d’écrivain ou d’éditeur de livres d’art.

Seul grain de sable dans une mécanique qui semblait promise à de beaux lendemains : l’énorme scandale immobilier qui, en 1961, à l’occasion de l’opération du Point-du-jour – 2 300 logements –, à Boulogne-Billancourt, touche le Comptoir national du logement, fondé par Pouillon en 1955. L’architecte est arrêté et écroué à la prison de la Santé, à Paris. Chefs d’accusation : faux bilans, abus de confiance et détournements de capitaux. Pouillon s’en défend : “Je me trouvais à la tête d’une véritable usine à matière grise, la plus lourde des agences, quatre-vingts à cent vingt collaborateurs ; un calvaire, une chaîne, de quoi faire perdre la tête à d’autres que moi. C’était l’enfer.” Plus tard, dans ses Mémoires d’un architecte (Le Seuil, 1968), il écrira : “Au fond, je ne suis qu’un banal faux escroc. J’ai pris des risques et j’ai dérapé.” Lors du procès, son avocat, Me Izard, évoque, lui, un itinéraire professionnel éreintant : “Sa réussite, il la doit à ses dons, mais aussi à l’organisation qu’il a créée et qui est son agence. Agence énorme. Voilà où se glisse la tentation. Car, pour maintenir cette agence, il faut 200 à 300 millions par mois. Fernand Pouillon a cinquante ans. Il se sent épuisé. Il lui faut, pour tenir, des milliards de travaux. Alors il est tenté par une société dont il serait l’architecte permanent et dont il bénéficierait aussi un peu parce qu’il sera toujours le créateur. C’était le moyen de continuer, le mauvais moyen de sauver l’instrument indispensable. Mais l’explication n’est pas dans le désir de profit.”

Le 15 janvier 1964, en appel, Fernand Pouillon est condamné à trois années de prison. Un an après, il en aura définitivement fini de ses péripéties judiciaires et s’en ira vivre en Algérie, où il conçoit une bonne part de l’infrastructure touristique du pays. En 1971, Georges Pompidou l’amnistie, et en 1982, alors que plus personne, ou presque, ne parle de lui, il décroche un Grand Prix à la Biennale de Venise, section architecture. Lors de son incarcération, Pouillon a écrit Les Pierres sauvages (Le Seuil, 1964), prix des Deux-Magots à sa sortie, une autobiographie fantasmée qui aura, pour lui, valeur de rachat. C’est l’histoire de l’édification de l’abbaye cistercienne du Thoronet par Guillaume Balz, moine-constructeur pour qui le chantier fut synonyme de calvaire, d’apothéose, et enfin de mort : “Ce n’est pas dans l’harmonie que nous construisons l’abbaye, mais bien dans les luttes, les doutes, les accidents, les coups”, lui fera dire Pouillon. Il savait assurément de quoi il parlait.

- Le Forum de l’architecture et de l’urbanisme, à Nice (04 97 13 31 51), consacre une exposition à Fernand Pouillon jusqu’au 26 septembre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°152 du 28 juin 2002, avec le titre suivant : L’architecte et le rebelle

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