Vendredi 22 novembre 2019

La Biennale de lyon, un rendez-vous manqué ?

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 19 novembre 2013 - 1279 mots

« Décevante », « soporifique », « promotionnelle »… Les mots ont été durs pour critiquer la 12e Biennale de Lyon. Pourtant, s’il est certes peu spectaculaire, l’événement ne manque pas d’intérêt.

Ils s’appellent Vil Coyote, Roger Rabbit et le Kool-Aid Guy. Tous trois ont en commun de pouvoir passer à travers les murs en y laissant la trace de leur silhouette. À la Sucrière, ce sont eux qui accueillent les visiteurs de la Biennale de Lyon, du moins qui attirent leur premier regard. Affalés au sol, accompagnés de l’artiste, nu, façon hyperréaliste, ils ont l’air tous les quatre épuisés, comme s’ils venaient de courir un marathon, ayant traversé plusieurs des cimaises du rez-de-chaussée du bâtiment. Or c’est quasiment le cas. L’œuvre de Dan Colen est le résultat d’une performance, en forme de course-poursuite, qui s’est réellement passée quelque temps avant à Grigny, une commune voisine de Lyon, et dont l’artiste a tiré un film projeté sur place. Un ensemble de sculptures et des silhouettes découpées ici, une projection et des dessins là, l’œuvre de Dan Colen est emblématique de la question autour de laquelle est articulée la Biennale de Lyon version 2013 : « Comment se construit un récit visuel » ?

Un casting large
Rappel du fonctionnement. Depuis sa création en 1991 par Thierry Raspail, le directeur du Musée d’art contemporain de Lyon, la Biennale repose sur une base conceptuelle qui lie trois éditions successives à un mot. Après ceux d’Histoire, de Global et de Temporalité, le mot de Transmission achève le quatrième cycle. Ce mot guide Thierry Raspail dans le choix du commissaire qu’il invite. Pour lui, si « ces mots ne sont que le début d’un dialogue » qu’il noue chaque fois avec l’heureux élu, « ils ne constituent pas véritablement un thème ou un sujet pour la Biennale ». De fait, il est peu vraisemblable que le visiteur non averti de cette 12e Biennale de Lyon déduise de sa visite que Gunnar Kvaran (né en 1955 à Reykjavik), le commissaire invité cette année, ait spontanément répondu au mot de transmission. Mais là n’est pas réellement l’enjeu. Il est bien plus dans une manifestation qui cherche à se singulariser de toutes celles qui rythment le calendrier annuel de l’art contemporain et, dans cet objectif, le choix de Gunnar Kvaran ne manque malgré tout pas d’intérêt.

Figure discrète de la scène artistique internationale, l’Islandais qui a notamment forgé sa réputation d’historien d’art et de conservateur en s’intéressant à la Figuration narrative, dirige depuis 2001 la Fondation Astrup Fearnley à Oslo. Attentif tant à des artistes que l’on n’a pas coutume de voir dans des biennales qu’à ceux issus de pays émergents, Kvaran a le mérite de n’avoir pas cherché à en brosser une liste trop nombreuse. Quelque soixante-dix artistes seulement se partagent ainsi entre les trois lieux habituels de la Sucrière, du Musée d’art contemporain et de la Fondation Bullukian, auxquels s’ajoutent ponctuellement la Chaufferie de l’Antiquaille et l’église Saint-Just. Il en résulte un accrochage ouvert qui permet aux œuvres de ne pas se télescoper quand bien même certaines occupent beaucoup d’espace.

Une multitude d’histoires
Le choix de Gunnar Kvaran trouve encore à se distinguer par un ensemble d’œuvres qui témoignent d’une grande variété de genres, du dessin figuratif à la performance, de la photo et de la vidéo à l’installation exploitant les ressources des technologies les plus pointues. Si ces dernières y ont une place davantage marquée que la peinture, c’est que l’esprit du temps y est encore fortement attaché… Et que ce sont là des modalités plus propices à raconter une histoire. Enfin, si le soin de Kvaran à convoquer des aînés comme Robbe-Grillet, Erró, Yoko Ono, Robert Gober ou Jeff Koons relève de l’expression d’une fidélité à l’égard de ceux avec lesquels il travaille depuis longtemps, la grande majorité des artistes exposés sont nés entre 1971 et 1988, dont une trentaine dans les années 1980. Son casting offre donc à voir un panorama des préoccupations de la jeune scène artistique internationale. À dominante européenne et américaine toutefois, il acte l’extrême diversité de leurs propositions, « une multitude d’histoires, de natures et de genres très différents, souligne le commissaire, que les artistes ont développées à partir d’expériences réelles ou de constructions imaginaires, d’anecdotes tirées de la vie quotidienne aussi bien que de phénomènes sociaux ou d’événements historiques considérables… »

Gunnar Kvaran ne se prive donc pas d’aborder toutes les facettes du monde, qu’il soit réel, inventé ou rêvé. Il invite aussi bien une artiste comme Petra Cortright, qui brode huit histoires s’autogénérant en s’appropriant les codes des populations ados et l’imagerie sirupeuse des plateformes de partage, que Yang Fudong, qui réalise un vrai-faux récit filmique à l’appui d’archives sur la violente transformation des valeurs culturelles chinoises. S’il expose deux œuvres monumentales d’Erró aux allures de grandes fresques historiques, véritables anthologies d’images, l’une en rapport aux Khmers rouges, l’autre à la guerre contre l’Irak, il présente par ailleurs trois pièces de Jeff Koons qui mettent en exergue la figure déesse de Vénus. Par ses choix, Kvaran fait se bousculer, s’entrecroiser, s’entrechoquer l’histoire et l’actualité à grand renfort d’images issues de la publicité, de la télévision ou du cinéma, voire des modèles d’une esthétique moderne et postmoderne. Le Bordelais Alexandre Singh, qui vit et travaille à New York et dont l’œuvre repose sur une interview avec Michel Gondry, tisse avec ses dessins épinglés au mur un portrait du cinéaste. Bjarne Melgaard, originaire de Sydney, qui dit préférer « raconter une bonne histoire qu’une vérité ennuyeuse », invite le spectateur à se laisser envahir par une installation d’un insondable désordre de mots, de dessins, de films d’animation, de peintures et de sculptures. À l’inverse, Jason Dodge disperse quant à lui au sol un petit lot de coussins qui portent les traces du sommeil de leurs dormeurs déployant sur le mode minimal un récit sur l’absence alors que Roe Ethridge, auteur du visuel de la biennale à l’image du portrait d’un inconnu avec un œil au beurre noir, s’interroge sur la façon dont la photographie peut bien raconter une histoire en nous délivrant toute une série de ses photos de vacances familiales.

En attendant la suite
À parcourir les salles de la Biennale de Lyon, on pourra penser que ce n’est finalement là qu’une biennale de plus. Dans l’incroyable maelström de l’art contemporain, il est vrai que le regard est de plus en plus sollicité. Aussi faut-il veiller à garder toujours vif l’esprit de discernement. Que peut-on donc attendre de cette biennale ? A minima, qu’elle nous interpelle. Hypothétiquement, qu’elle nous émerveille. Dans tous les cas, qu’elle ne nous laisse pas indifférents. Et la biennale de Gunnar Kvaran parvient à retenir l’attention, sur le moment du moins. Mais ne nous y trompons pas, si quelques œuvres peuvent ravir, d’autres dérouter, peu nombreuses sont celles qui marqueront les mémoires : ainsi du roman-photo anthropo-sociologique pseudo esthétique du Brésilien Jonathan de Andrade, contant l’histoire du Nego Bom (le bonbon noir), ou de l’installation baroco-chaotique de la Sudafricaine Dineo Seshee Bopape qui en égare le sens à force de vouloir mêler tous les genres. Question de jeunisme, dira-t-on. Peut-être. Mais n’est-ce pas aussi le rôle de ce genre de manifestation : faire découvrir ce qu’il en est de la création artistique contemporaine dans ses prolégomènes ? Au risque que, l’événement terminé, le temps emporte avec lui ce qu’il avait posé pour possiblement caractéristique du propos traité. Le temps, ici, fera son œuvre, soyons-en certains. À cet égard, le titre choisi par Gunnar Kvaran est éloquent : « Entre-temps… Brusquement, Et ensuite ».
« Et Ensuite », le temps n’est pas figé : une prochaine biennale remplacera celle-ci. Et la fera oublier…

« 12e Biennale de Lyon. Entre-temps. Brusquement, Et ensuite… »,

jusqu’au 5 janvier 2014. La Sucrière, Mac de Lyon, Fondation Bullukian, Chaufferie de l’Antiquaille et l’église Saint-Just à Lyon (69). Du mardi au vendredi de 11 h à 18 h, le week-end de 11 h à 19 h Tarifs : 13 et 7 €. www.biennaledelyon.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°663 du 1 décembre 2013, avec le titre suivant : La Biennale de lyon, un rendez-vous manqué ?

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