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ALBUM

La belle adresse de Modiano et Mazzalai

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 13 novembre 2025 - 569 mots

Au 70 bis de la rue Notre-Dame-des-Champs flotte le souvenir d’artistes, d’écrivains et d’inconnus disparus. Un livre illustré redonne vie à ce lieu et ses habitants.

« On se dit qu’au moins les lieux gardent une légère empreinte des personnes qui les ont habités »,écrivait Patrick Modiano dans Dora Bruder (Gallimard, coll. « Blanche », 1997). Infatigable chasseur de fantômes parisiens, le Prix Nobel de littérature a découvert avec le guitariste Christian Mazzalai, cofondateur du groupe Phoenix, une adresse hantée par les artistes et écrivains qui y ont cohabité ou s’y sont succédé : le 70 bis, rue Notre-Dame-des-Champs (Paris-6e). Le musicien a pu accéder à la cave du bâtiment où étaient entreposées des archives, des petites annonces et des photographies : il n’en fallait pas plus pour mettre les deux amis sur la piste « de celles et ceux qui, depuis le Second Empire, ont vécu à cette adresse. Ils forment un curieux cortège qui franchit au fur et à mesure dans notre souvenir le portail du 70 bis».

Émile Toulmouche, père du peintre Auguste Toulmouche (1829-1890), a fait construire la maison et des ateliers d’artistes. Ami d’Auguste, Jean Léon Gérôme (1824-1904) vint s’installer là, car, alors qu’il devait peindre une œuvre de grande taille, L’Apothéose du siècle d’Auguste, son atelier situé au « Chalet », 27, rue de Fleurus, était trop petit. Il emménagea avec ses objets exotiques et ses animaux dans « La Boîte à Thé ». Modiano et Mazzalai ne racontent pas pourquoi le lieu est ainsi nommé. On le sait par le peintre et écrivain Charles Moreau-Vauthier qui en parle dans La Vie d’artiste (Plon, 1892) et dans sa biographie de Gérôme (Hachette, 1906) : « La petite maison de M. Toulmouche père se présentait d’abord devant un carré de verdure. À gauche, une allée étroite et longue conduisait aux ateliers à travers des jardins. Les murs extérieurs de ces ateliers […] donnaient à la construction un air de grande boîte. Au sommet, à droite et à gauche du vitrage ouvert sur l’atelier de Gérôme, s’offraient deux pans de mur capables de tenter de jeunes peintres. Les locataires de la maison y figurèrent deux éclatantes Chinoises dans leurs robes de rêve, plantées comme des fées sur des appuis de fenêtre. […] La Boîte à Thé était baptisée.» Modiano et Mazzalai, en revanche, racontent les facéties du singe Jacques qui appartenait à Gérôme et publient une série de photographies, prises dans le jardin, des artistes qui fréquentaient alors les lieux.

Bien d’autres, plus ou moins connus, leur succèdent ou sont mentionnés car ils fréquentent la rue. Ainsi Camille Claudel a eu son atelier au 117. On croise brièvement « le vieux Rodin » et Picasso qui se fait adresser son courrier chez le peintre cubiste Frank Burty Haviland. Vient le poète Ezra Pound (1885-1972) qui, le premier, a attiré l’attention de Mazzalai sur cette adresse. Le couple formé par les artistes Claude Cahun et Suzanne Malherbe alias « Marcel Moore » vit là de 1922 à 1937 et, en 1924, le peintre japonais Yasushi Tanaka s’installe avec son épouse, Louise Gebhard Cann, qui vieillira dans la maison. Elle fut, écrivent les auteurs, « l’un des derniers témoins des beaux jours du 70 bis» où vivent dans les années 1960 les artistes Ossip Zadkine, Paul Jouve et l’illustrateur Gus Bofa. Enfin, « du milieu des années 1960 aux vingt premières années du XXIe siècle vécurent au 70 bis deux artistes, […] Claude et Hélène Garache ». Derrière eux, la porte est désormais refermée.

Patrick Modiano, Christian Mazzalai, 70 bis, entrée des artistes,
éd. Gallimard, coll. « Blanche », 2025, 208 p., 167 ill., 25 €.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°665 du 14 novembre 2025, avec le titre suivant : La belle adresse de Modiano et Mazzalai

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