Mercredi 21 février 2018

Chronique

Jean-Pierre Cometti, La force d’un malentendu, Essais sur l’art et la philosophie de l’art

L’art de la philosophie de l’art

Par Christophe Domino · Le Journal des Arts

Le 5 janvier 2010

Jean-Pierre Cometti interroge la validité des thèmes dans la philosophie de l’art

Les frondaisons de sa couverture ne doivent pas cacher l’importance du volume de Jean-Pierre Cometti publié aux discrètes éditions Questions théoriques. Avec La Force d’un malentendu, essais sur l’art et la philosophie de l’art, Cometti apporte aux relations entre art et philosophie une contribution majeure, une actualisation de la problématique, qu’on le suive ou non dans les conséquences de son propos. Les enjeux que cerne ici le philosophe sont précieux au critique, et plus largement à ceux qui, amateurs, artistes, souhaitent donner à leur relation une consistance réflexive. Et qui savent combien l’héritage de l’esthétique philosophique, avec son identité forte dans le champ disciplinaire de la philosophie, demeure éloignée et peu prégnante quant à la relation réelle qui se joue dans le face-à-face avec l’œuvre, et avec l’œuvre contemporaine en particulier : c’est ce malentendu-là qui fait titre.
 
L’intérêt de la démarche de Cometti tient à ce que la remise en cause du surplomb de la philosophie sur l’art n’est pas ici une démarche anti-philosophique, mais au contraire une construction du point de vue à l’intérieur d’héritages théoriques divers. Il ne s’agit donc pas de dénier à la philosophie son ambition de voir en l’art – plus précisément en cet ensemble à bords flous que constituent les anciens beaux-arts – un objet légitime, mais d’envisager comment et à quel prix théorique la philosophie peut contribuer à une intelligence contemporaine de l’art. Ce qui vaut cependant à Cometti de se démarquer très fortement de veines théoriques traditionnelles (dont ne se revendiquent pas seulement les philosophes), celles en particulier qui postulent plus ou moins explicitement une essence de l’art, une réalité en somme indépendante des œuvres.

Loin de telles positions idéalistes ou spiritualistes, Cometti est familier d’une filiation du pragmatisme, tel que l’ont construit parfois dans des directions complémentaires des philosophes américains comme William James, John Dewey, Ludwig Wittgenstein, jusqu’aux plus récents Arthur Danto ou Nelson Goodman. Cometti se place ici du point de vue de l’usage des œuvres, comme l’indique l’intitulé de l’un de ses précédents livres (Arts, modes d’emploi : esquisses d’une philosophie de l’usage). En visant ainsi l’art dans son usage, l’auteur est amené à déployer ce qu’Olivier Quintyn, éditeur du volume, désigne dans sa consistante préface comme une « esthétique minimale », qui « s’oriente sur une voie radicalement non normative : celle d’une description clarifiante des conditions sous lesquelles la pluralité effective des opérations symboliques de l’art s’implante dans les contextes d’usages ». « Minimale » ne signifie pas « modeste » ou « maigre », mais s’oppose aux ambitions classificatoires, englobantes et à l’autorité de l’esthétique philosophique. Ce qui lui permet d’argumenter sur une série de problèmes que les quatorze chapitres, écrits pour certains indépendamment du projet du livre, abordent avec une relative autonomie, même si leur succession nourrit une claire continuité. À commencer par la question du sensible et de ses transformations, qui ont suspendu la question du goût et redéfini les relations entre sens et plaisir.

La question du désintéressement et celle de l’amour de l’art ensuite, celle de la réification, de la relation entre valeur artistique et valeur vénale, et entre valeur marchande et valeur d’échange, celle enfin du consensus social – paradoxal dans le champ de la culture – forment un premier état de lieux de la situation contemporaine. La place de l’art dans la démocratie et la figure de « l’art de masse » occupe le chapitre VI ; celle de la critique, – entre évaluation et interprétation –, de son objet, bien différent de celui de la philosophie de l’art, sont expliquées dans le suivant.
 
« Mais y a-t-il des œuvres d’art ? »
La technique, le savoir et la connaissance, l’histoire de l’art et l’historicité, les apories régressives que rencontre l’appétit de définition ontologique de l’art et des œuvres d’art, sont tour à tour l’occasion de relecture des conditions réelles des pratiques de l’art dans son usage, face aux constructions de la philosophie.
 
Sous la question radicale, « mais y a-t-il des œuvres d’art ? », c’est toujours une interrogation sur la validité des thèmes de la philosophie de l’art que Cometti induit. « À partir de quel moment […] une propriété cesse-t-elle d’être générique […] pour être réellement artistique, si cela signifie qu’elle qualifie un objet comme art sans toutefois se réduire à un critère conventionnel ? », interroge encore Cometti. C’est la perspective anthropologique qui vient alors esquisser un « avenir de l’esthétique », au terme d’un parcours parfois exigeant mais toujours stimulant.

Jean-Pierre Cometti, La force d’un malentendu, Essais sur l’art et la philosophie de l’art, 2009, éditions Questions théoriques, 2009, coll. « Saggio Casino », 164 p., 17 euros, ISBN 978-2-917131-02-2.

Jean-Pierre Cometti, Arts, modes d’emploi, Esquisses d’une philosophie de l’usage, 2000, La Lettre volée, Bruxelles, coll. « Essais », 112 p., 18 euros, ISBN 2-87317-120-0.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°316 du 8 janvier 2010, avec le titre suivant : Jean-Pierre Cometti, <em>La force d’un malentendu, Essais sur l’art et la philosophie de l’art</em>

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