Entre-nerfs

Jan Fabre. Ma nation : l’imagination

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 30 octobre 2018 - 729 mots

Sise à la Fondation Maeght, l’exposition du tonitruant Jan Fabre est assortie d’un catalogue dont la sobriété contraste souverainement avec l’œuvre tempétueuse de l’artiste belge. Subtil et périlleux.
Des porcs, des scarabées, des crânes, des langues, de la viande rouge, de la chair fraîche, de la carne morte, des râles, des cris. Le bestiaire de Jan Fabre est un monde, un monde en soi, plein de mythes, de fantasmes, de métamorphoses, de métempsychoses, de bêtes curieuses. Un monde que les musées et les galeries révèrent, que les collectionneurs s’arrachent, certains de tenir là le grand artiste de l’hubris, de la démesure et de l’archaïsme – esthétiquement et libidinalement. Majeure, l’exposition de la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence, n’est ni panoptique ni anthologique. Au contraire, elle explore un motif dont l’obsédante plurivocité suscite chez le Flamand, depuis une douzaine d’années, des œuvres éminemment variées – le cerveau, ce siège de la pensée, du songe et, pour paraphraser le sous-titre du catalogue, de « l’imagination ».

Thanatopraxie
Reliée, de grand format (23,5 x 29 cm), la présente publication héberge en première de couverture le titre de l’ouvrage, qui est aussi celui de l’exposition saint-pauloise, et une œuvre emblématique – le Cerveau de Janus (2012), une sculpture en silicone et verre dont le trouble mimétique est immédiatement contrarié par deux yeux grands ouverts. La cervelle, transfigurée en visage muet. Collusion stupéfiante du neurologique et de l’optique, du physiologique et du physionomique, de la chair et du derme. Croisement organique dont Jan Fabre, maître en thanatopraxie, sait jouer sans commune mesure, variant le motif ad libitum, comme seuls y parviennent les monomanes, les génies et les enfants.

D’une grande sobriété, la quatrième de couverture abrite, quant à elle, quatre citations extraites d’essais du catalogue. Ni plus, ni moins. Quatre citations comme autant de paroles évangéliques. Puissance de l’image au recto, polyphonie du verbe au verso : cela commence bien.

Fantasmagorie
Dirigée par Barbara de Coninck, la publication se déploie très simplement, en onze sections correspondant aux onze espaces de l’exposition (« Cour Giacometti », « Atrium », « Passage Braque », « Patio extérieur »…), chacune d’elles étant assortie d’un texte confié à un auteur spécifique. Impossible, ici, de convoquer tous les textes qui, inégaux, composent un projet choral parfois scabreux. Tandis que Paul Ardenne revient délicatement sur l’installation vénitienne des Pietas de Jan Fabre à la Nuova Scuola Grande de l’église Santa Maria della Misericordia, en 2011, et que le commissaire Olivier Kaeppelin interroge ardemment la dialectique, jamais duelle, entre le cerveau et la pensée, entre l’âme et le corps, Bianca Cerrina Feroni livre, par exemple, une contribution sur les gisants d’autant plus morne qu’elle intervient au terme d’un long parcours, émaillé par les reprises et les redites.

Nombreuses au fil de l’ouvrage, les considérations neurophysiologiques, philosophiques et psychanalytiques viennent souvent puiser aux mêmes sources et enfanter des tautologies ainsi que des répétitions particulièrement dommageables, eu égard à l’ampleur comme à la labilité du motif chez Jan Fabre, que l’on veuille observer ce cerveau ostensoire en marbre de Carrare (Sacrum Cerebrum XIV, 2016), ces bras de bébés enclos dans un cerveau prison (Evolution Extended by Biological Debates III, 2014) et, au crayon HB, ces fantasmagories anatomiques dignes de Louise Bourgeois (Anthropologie d’une planète, 2007).

Extravagance
L’artiste belge, qui est un imagier de premier plan, réprouve les redondances, lui qui sait mélanger les genres, décloisonner les pratiques – théâtre, peinture, sculpture, vidéo – et hybrider les domaines. Comme un pianiste improviserait autour d’un motif, plus exactement d’un leitmotiv, Jan Fabre peut conjuguer une rigueur plastique avec une imagination débridée, extravaguer sans relâche, ressusciter des œuvres enfouies dont le lecteur déplorera, fussent-elles célèbres, qu’elles ne soient jamais reproduites – la Pietà vaticane (1497-1499) de Michel-Ange et L’Amour et Psyché (1797) de Canova.

Privé d’images de comparaison, l’ouvrage paraît presque fermer la porte à l’exogène et à l’ailleurs. Comment, sans recours à Honoré Fragonard, Odilon Redon, Georges Bataille ou Antonin Artaud, approcher ce cerveau rêveur que l’on naturalise, ce corps-organe que l’on chevauche, cette pensée sauvage, cet encéphale aux allures de nouvelle Gaïa, ce défi surréaliste à l’anthropocène, cette viscosité vasculaire et pulsionnelle ? À cet égard, les essais affûtés de Numa Hambursin et de Daniel Sibony, qui investiguent respectivement la dimension sisyphéenne et sacrée de certaines œuvres (À la recherche d’Utopia, 2003 ; Croix réfléchissante, 2013), parviennent à toucher du doigt la polysémie métaphysique du cerveau, cet épicentre matériel de l’immatériel que le taxidermiste Jan Fabre parvient à réinvestir et à embaumer comme personne.
Collectif [Barbara De Coninck dir.],
Jan Fabre. Ma nation : l’imagination,
Gallimard, 264 p., 180 ill., 35 €.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°717 du 1 novembre 2018, avec le titre suivant : Jan Fabre. Ma nation : l’imagination

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