Henri Michaux

L'ŒIL

Le 1 mars 2004

Jean-Pierre Martin publie une impressionnante biographie sur le poète et peintre Henri Michaux. Depuis un demi-siècle, on voue à l’auteur d’Un certain Plume une adoration proche de celle de Rimbaud. Ethnographe de la littérature comme Stevenson, Melville, Conrad, Cendrars, Kerouac..., Michaux perpétue le mythe de l’artiste solitaire, à la dérive, du grand voyageur, de l’écrivain bourlingueur et expérimentateur.
L’étude de J.-P. Martin opère littéralement pour le lecteur une transfusion à partir de la mécanique mentale de l’univers du poète des Lointains Intérieurs. Pendant la lecture, nous sommes dans le même sac, bringuebalés avec un jeune poète des années 1930 de la Belgique à Boulogne, de l’Équateur à la Chine. On prend la mer, emportant comme viatique Dan Yack de Cendras dans la poche, pour contempler les icebergs, et rester « barbare » toujours cynique, imperturbablement déçu par le monde, sauf aux Indes. Michaux est présent textuellement avec son style sec, nerveux, haletant, saccadé, vibrant, tranchant qui traduit à la fois l’émotion et l’humour. Il jette aussi dans l’espace en plus des mots, des lettres, des lignes, des taches en champs de bataille, des mouvements et des signes qui forment ce que Jean Grenier a appelé une « architecture de l’impermanence ». Les citations s’intercalent et dirigent ici tour à tour « Michald le marin », « un Belge à Paris », « Un barbare en Orient », « Plume », « L’homme aux mille hôtels », ou plus couramment « H.M. », initiales qui résonnent à l’oreille le long du texte comme « homme » en français ou « Om » en sanskrit.
Toute l’œuvre de Michaux, poèmes et peintures, semble être une vaste autobiographie ; il en écrira même une, très sèche, de deux pages et à la troisième personne à cinquante-huit ans. Les volontaires taches d’ombre de l’existence de l’artiste sont mises en lumière dans la somme qui vient de paraître. Martin trouve dans l’enfance esseulée et l’adolescence fugueuse dans ce « mouchoir de poche » qu’est la Belgique des prémices aux perturbations futures ; il s’attarde sur les amitiés avec Hellens, Gangotena, Paulhan, Supervielle, Adrienne Monnier, Gide, Arthaud, Claude Cahun, Dubuffet, Zao Wou-Ki, Grenier, Flinker, Bertelé, Alechinsky, Cioran..., sur les méfiances envers Breton, Ponge…, sur les recours à la drogue comme à un moyen de « se parcourir ». La biographie prend largement en considération le côté rêveur et révolté, la découverte des mystiques comme Milarepa et Ruysbroeck, la lecture de Lautréamont, l’émotion suscitée par les œuvres de Klee autant que la douloureuse perte de sa femme Marie-Louise au cours d’un incendie. Mais ce n’est pas une hagiographie et le mythe du poète ermite qui ne se laissait pas photographier fait place à la réalité d’un mondain discret qui se plaît aux côtés des auteurs illustres comme Valéry, Cocteau ou T.S. Eliot. Cet ouvrage de bord est essentiel pour accoster sur les rives fantomatiques de Michaux aussi déroutantes et scintillantes qu’un tableau d’Yves Tanguy. Il s’y découvre des personnages, avatars romanesques de l’auteur, autant d’êtres de fuite, initiatiques cousins de Tintin qui appellent à toutes les expatriations, à tous les voyages.

Jean-Pierre Martin, Henri Michaux, Gallimard, coll. « Biographies NRF », 2003, 744 p., 36 photos, 30 euros.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°556 du 1 mars 2004, avec le titre suivant : Henri Michaux

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