Samedi 14 décembre 2019

Danse & Théâtre

Fabrice Melquiot : « Pollock c’est Krasner »

Auteur de pièces de théâtre et metteur en scène

NEW YORK / ETATS-UNIS

Le dramaturge français a donné voix au peintre Jackson Pollock et à sa femme, Lee Krasner, dans sa pièce « Pollock », écrite en 2008, mise en scène par Paul Desveaux et adaptée récemment en anglais à l’Abrons Arts Center à New York.

Jim Fletcher et Birgit Huppuch jouant dans la pièce de Paul Desveaux et Fabrice Melquiot, <em>Pollock</em>.
Jim Fletcher et Birgit Huppuch jouant dans la pièce de Paul Desveaux et Fabrice Melquiot, Pollock
Photo Laurent Schneegans

New York.« For a woman you’re a good painter » (« Tu peins bien pour une femme »), lâche Jackson Pollock, incarné par Jim Fletcher, à sa compagne Lee Krasner, interprétée par Birgit Huppuch. En février, le texte du dramaturge Fabrice Melquiot a résonné pour la première fois en anglais entre les murs intimes de l’Abrons Arts Center à New York, avec le soutien de l’ambassade de France. Dirigés par Paul Desveaux, les deux acteurs traduisent les rapports magnétiques du couple dans leur atelier new-yorkais des années 1950, entre coup de sang et volées de pinceaux. La pièce sera reprise au printemps 2019 à Rouen.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué en enquêtant sur la vie de Jackson Pollock ?

La maîtrise de son geste, qui est extrêmement importante. Il n’est pas qu’instinct. Dans la pièce, je parle des analyses qui ont été faites sur ses toiles. C’est toujours à peu près 36 % de la toile qui est recouverte de peinture noire contre 13 % par les couleurs.

Il y a aussi une dimension athlétique dans son travail. Pas l’athlète champion, mais l’athlète qui, chaque jour, va travailler pour parfaire un geste, au nom de l’inutile. Pour moi cette maîtrise-là, ça prouve le génie.

Dans la pièce, vous évoquez la célèbre technique du peintre, le « dripping ». Vous êtes-vous inspiré de tableaux en particulier pour l’écriture ?

Non. Ceux qui me touchent le plus, ce sont tous ceux qui ont été détruits, que le peintre a détruits lui-même. Ce sont des avortons en fait. Ceux qui ont pris un coup de spatule et sont partis à la poubelle. Ceux qu’il a empêchés d’exister. Pour Lee Krasner, je dirais [que je me suis inspiré des] grands formats. Les tableaux qui la révèlent au plus grand nombre, qui lui permettent de sortir de l’ombre de Pollock et d’être appréciée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une peintre.

La pièce est un dialogue entre les deux artistes. Pourquoi Lee Krasner n’apparaît-elle pas dans le titre ?

Nous en avons parlé avec Paul Desveaux. Nous avons éprouvé plusieurs titres : « Pollock Krasner », « Lee Jackson »… Au final nous espérons que ça semblera incongru au spectateur et qu’il aura envie de dire : « Mais pourquoi il n’y a pas son nom dans le titre ? », précisément parce que le nom de l’homme a effacé celui de la femme. Notre but, c’est que le spectateur se dise : « Mais bon sang, ce type ne tiendrait pas seul debout si cette femme n’était pas là. »

J’ai essayé de leur accorder autant d’importance à l’un qu’à l’autre. Dans ce qu’elle dit, sur le moment où elle quitte Brooklyn et sa famille, il y a suffisamment d’éléments pour que l’on saisisse qu’elle est aussi importante que lui. À la fin de la pièce par exemple, Le Corbusier vient voir ses œuvres et les trouve magnifiques. lI dit : « Oui, son mari, bof, mais elle, elle est bien ! » Jusqu’au bout, je crois qu’il y a une sorte de parité entre les personnages. C’est vraiment un duo.

Quelle a été l’importance de Lee Krasner dans le travail de Pollock ?

Elle a accordé beaucoup de temps, d’énergie, d’amour et de passion à accompagner celui qu’elle considérait comme un génie, avec ce que ça réclame d’abnégation, d’humilité, de générosité, de bienveillance, de force intérieure pour accompagner un homme qui, par ailleurs, était dans une relation conflictuelle, douloureuse, difficile à son art et à un marché de l’art en train de s’organiser. Elle a tenu face à toutes ces difficultés. C’est quelqu’un qui, contre sa condition, son origine, affirme une vraie capacité à objecter. À dire « non ». Et à résister face au raz-de-marée que pouvait parfois devenir l’homme avec qui elle vivait. C’est une femme qui admire et qui pardonne.

Il y a toujours un ou des personnages dans l’ombre d’un grand homme, sans lequel ou sans lesquels il n’existerait sans doute pas. Il faut comprendre que Pollock c’est Krasner, qu’il est devenu Pollock parce que Krasner était là. C’est un personnage féminin très puissant parce qu’elle a un talent de peintre considérable et que ce talent a pris son temps et a peiné à exister. Parce que l’attention a été longtemps et jusqu’au bout focalisée sur Pollock.

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°497 du 16 mars 2018, avec le titre suivant : Fabrice Melquiot, auteur de pièces de théâtre et metteur en scène : « Pollock c’est Krasner »

Tous les articles dans Médias

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque