Vendredi 20 septembre 2019

Livre

Entre-nerfs : Laure Prouvost

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 1 septembre 2019 - 729 mots

VENISE / ITALIE

Publiée à l’occasion de l’exposition de Laure Prouvost au pavillon français de la Biennale de Venise, cette monographie audacieuse offre une plongée singulière dans l’une des plus grandes mythographies contemporaines.

Détail de l'installation de Laure Prouvost dans le pavillon français, Biennale de Venise, 2019 © Photo LudoSane
Détail de l'installation de Laure Prouvost dans le pavillon français, Biennale de Venise, 2019
© Photo LudoSane

« Laure Prouvost est à Venise. » Formule elliptiquement mondaine qui sous-entend que l’artiste représente la France au sein de l’emblématique Biennale de Venise. Laure Prouvost est surtout partout. Depuis que le prestigieux Turner Prize lui fut décerné, l’artiste multiplie les expositions et les entretiens, polarise l’attention de la critique et des institutions, affine son talent ubiquiste qui la voit un jour à Mexico et le lendemain à Pékin, n’ayant que peu d’égards pour les équateurs et les fuseaux horaires.

Du reste, si c’est bien le pavillon français qui accueille l’exposition orchestrée par la commissaire Martha Kirszenbaum, directrice de la présente publication, peut-on décemment mettre sous une bannière nationale l’œuvre d’une artiste internationale, formée à Tournai puis à Londres, au Central Saint Martins College of Art and Design, une ville qui l’hébergea dix-huit années durant, avant Anvers où elle réside désormais ? Qu’importe : les préséances biographiques priment dans ce jeu diplomatique et, par sa naissance à Croix en 1978, Laure Prouvost est sans contredit possible une artiste hexagonale, ce qui vaut à l’Institut français de coéditer avec Flammarion cette « monographie officielle » – l’adjectif trahissant à lui seul les enjeux de cet ouvrage constellaire.

Chahut graphique

Brochée et de format orthodoxe (21,5 x 28,5 cm), la présente publication jouit d’une jaquette à rabats texturée, percée de deux yeux ouvrant sur d’énigmatiques mots. Elle déploie surtout une image indécidable, sorte de collage baroque où s’entremêlent dans une composition plus liquide que fluide des musiciens, un ananas, un siège de voiture et des végétaux mystérieux. Au milieu de ce capharnaüm iconique, pareil à la complainte du progrès de Boris Vian, flottent quelques phylactères qui, accueillant ici le nom de l’artiste et là le titre de l’ouvrage, trahissent l’importance que Laure Prouvost accorde aux mots et, plus encore, à leur incarnation imagée. Une langue qui flotterait au milieu des images : peut-être est-ce là une définition possible de l’obsession prouvostienne…

Signé par l’équipe graphique In the shade of tree (Sophie Demay et Maël Fournier-Comte), ce savant chahut autorise dès lors quantité de licences : un dos vierge de toute mention d’auteur, un prix relégué sur la reproduction d’une facture et, malheureusement, de menues scories qui égratignent la perfection textuelle qu’eût réclamée un tel débridement visuel. Un détail.

Approche phénoménologique

L’ouvrage bilingue est pensé comme un voyage, un voyage en trente-trois étapes, chacune d’entre elles correspondant à une ville ayant abrité une exposition réservée à l’artiste – Lyon, Naples, Taipei, Beyrouth, ou encore Toronto. Ce déploiement géographique n’est pas anodin, il vient rappeler que l’artiste engendre une œuvre proprement ancrée, diligente envers le lieu qui l’accueille, et qui la révèle.

Dont acte : chacune des six sections, qui scandent l’ouvrage sur papier mat ou glacé, s’ouvre par une double page aux allures de carte immaculée, dont les îlots égarés et les continents vierges abritent l’énigmatique intitulé d’une exposition. Preuve que toute exposition est un monde, un monde en soi, parfaitement situé, ainsi que le confirme la mention de l’institution hôte et, singulièrement, de l’adresse correspondante.

Délicates, ces considérations topographiques exhaussent l’approche phénoménologique d’une artiste éminemment sensible à la qualité des expériences physiques et psychiques, ainsi que l’attestent les brefs textes liminaires à chaque exposition, pleins d’une sève poétique filant la métaphore odysséenne.

Fouille mythographique

De la galerie Opdahl de Berlin au Walker Art Center de Toronto, le lecteur appréhende une œuvre polymorphe, faite de jeux linguistiques et d’inventions plastiques où l’on croise Grandma et Grandpa, figures imaginaires incessamment chantées par Laure Prouvost, comme Ulysse et Pénélope par Homère. À mi-chemin entre la tératologie et la mythographie, l’artiste fouille les formes séminales de notre inconscient collectif, produit une esthétique du vestige, dessine un « monde d’après » parfaitement arpenté par les six essais du livre, signés respectivement par Dean Kissick, Ahu Antmen, Annabelle Ténèze, Andrew Bernardini, Yang Beichen et Massimiliano Gioni. Chemin faisant, entre les lignes et entre les pages, s’écrit une cohérence artistique souveraine, dont la Biennale de Venise est, si ce n’est l’acmé, l’aboutissement.

Deux listes roboratives – des expositions et des œuvres – viennent compléter une monographie aussi inventive qu’audacieuse, dont certains déploreront peut-être l’absence d’éléments strictement biographiques. Mais tout un chacun le sait : l’odyssée, surtout chez Laure Prouvost, tient tête aux passages obligés…

Martha Kirszenbaum (dir.), Laure Prouvost. Deep See Blue Surrounding You/Vois ce bleu profond te fondre,
Institut français/Flammarion, 272 p., 45 €.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°726 du 1 septembre 2019, avec le titre suivant : Entre-nerfs : Laure Prouvost

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