Dimanche 17 novembre 2019

Entre-nerfs

Daniel Buren - Les Écrits (1965-2012)

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 23 mai 2013 - 800 mots

Dans une nouvelle édition revue et complétée, l’artiste compile ses écrits
et entretiens depuis 1965. Une entreprise qui témoigne d’une modernité offensive et… d’un contrôle obsessionnel de la critique.

Cette publication élégante se présente sous la forme de deux tomes brochés, l’un noir et l’autre blanc, comme il y a chez Wittgenstein un cahier bleu et un cahier brun, consacrés respectivement aux années 1965-1995 et 1996-2012. Intimidante, cette somme émeut par les chiffres. Les 4 200 pages réunissent, dans l’ordre, une préface, signée Marc Sanchez, 600 textes de l’artiste, introduits par un commentaire contextualisant leur production, une bibliographie cyclopéenne, sur 80 pages, et quatre index – noms propres, titres d’œuvres, lieux et thèmes. Une publication impressionnante. Poussons la porte. 

Définir
Le travail n’est pas totalement inédit, il est substantiellement complété. En 1991, le CAPC de Bordeaux publiait trois volumes réservés aux écrits de Buren (1965-1990). Cette entreprise méritait une actualisation, en raison de son obsolescence et de sa prétendue imperfection, puisque, nous dit-on, quelques textes manquaient comme autant de lacunes coupables.
Cette manière de ranger l’intégralité du côté de l’excellence est d’autant plus étrange que le préfacier admet ne pas avoir regroupé tous les textes de Buren, et ce en vertu d’un filtre dont le lecteur ignore les dispositions souveraines et les critères discriminants. Quand l’exhaustivité ne tolère rien d’autre que l’irréprochable, la tangente qui y conduit, parfaitement défendable, n’a de sens qu’à connaître l’exacte nature de la privation. Une privation frustrante quand cette publication superlative, par sa forme et par son poids, joue sur un fantasme de totalité. Il s’en fallût de peu pour qu’on accède à l’exhaustivité, à croire que l’opulence cachât une réplétion.

Défendre
Cette œuvre, par sa marche comme par son déploiement, tient du dictionnaire et de l’annuaire. Il est autant question de dates que de définitions, Daniel Buren excellant dans la note d’intention ou, plus prosaïquement, dans la notice, à savoir l’explicitation d’un projet esthétique, la méthode mise en œuvre, ce qui évoque certains écrits de Claude Rutault.
Les textes réunis affrontent des débats majeurs – la toile (1975), l’installation (1982), la politique (1987), l’accrochage (2000) – et couvrent quarante-sept années d’une création sujette aux offenses puis aux louanges et, enfin, aux honneurs. Du reste, l’artiste dut souvent lutter. Avec force, avec courage aussi. Contre des contempteurs féroces, contre des inepties frivoles, contre Jean Clair ou Christian Boltanski.
Buren n’a cessé de contester, de riposter, de rendre public ce qui eût pu rester, si ce n’est personnel, tout du moins privé : une exposition qui se tint malgré ses objections (1969), un plagiat importun devenu une « campagne calomnieuse » (1974). Cette modernité offensive et cette quête paradoxale d’un « régime de singularité » – et il faudrait relire Nathalie Heinich – ne sont ni nouvelles ni spécifiques à Buren. En revanche, ces écrits trahissent un goût certain pour la vitupération et le verrouillage.

Vitupérer
Pour la vitupération, d’abord, ce dont témoignent les innombrables lettres ouvertes, droits de réponse, mises au point et sommations, ainsi que son recours itératif à une rhétorique martiale (« Interrogatoire », 1969 ; « J’attaque », 1974). Le succès faisant, le registre institutionnel devait élimer le régime vocationnel et sa rhétorique déclamatoire.
Pour le verrouillage, ensuite, puisque Daniel Buren n’est pas homme à laisser passer. Ces écrits attestent une volonté de surveillance, la procédure étant la forme administrative de la vitupération. Validée par l’artiste, cette somme, sur papier bible, ressemble ainsi à un évangile dont les pages écartées ont une odeur apocryphe. Ce contrôle obsédé de la critique, incarné par ce bréviaire autorisé, ne condamne-t-il pas le lecteur à être un simple compulseur d’annales et jamais un analyste, ce qui aurait nécessité au mieux des notes, au moins des reproductions ?

Sélectionner
Par ailleurs, les deux tiers de l’ouvrage sont constitués d’entretiens, souvent éclairants. Mais peut-on regrouper une considération esthétique, parfois aiguë – rédigée ici à New York (2005), là à Naples (2012) –, avec un entretien accordé à Paris Match ? L’entretien ressortit-il à l’écrit, quitte à confondre ce dernier avec un propos et à ignorer que l’écrit d’artiste est un genre spécifique de la littérature d’art ?
Cet écueil, que la présente publication partage avec des antécédents – ainsi les Écrits de Giacometti chez Hermann (1991, 2008) –, est un problème majeur de qualification littéraire. Sauf à revoir la taxinomie ou à faire de toute forme imprimée un écrit, de toute impression une écriture, l’entretien ne saurait appartenir à l’écrit d’artiste.
Aussi, pour avoir désavoué les versions apocryphes, ne fallait-il pas renoncer aux textes allographes, fussent-ils nés d’une relecture contestable ? Et pourquoi, sinon, retranscrire l’oralité d’un dialogue et sacrifier la textualité d’une correspondance ? Autant de questions en suspens dont la résolution eût permis d’épurer cet ouvrage, et de passer de l’instrument incommode à la partition exemplaire.

Daniel Buren, Les Écrits (1965-2012), Flammarion, 2 vol. (2 040 p. et 2 172 p.), 35 euros chacun.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°658 du 1 juin 2013, avec le titre suivant : Daniel Buren - Les Écrits (1965-2012)

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