Dimanche 8 décembre 2019

Concentrés de bouquinistes

Par Éric Tariant · L'ŒIL

Le 28 juin 2018 - 759 mots

Nés, pour certains d’entre eux, il y a près de trente ans, les huit villages du livre, disséminés sur le territoire français, ont permis, pour la plupart, de redynamiser des villages et gros bourgs sur le déclin.

Petite cité de 650 habitants dominant la haute vallée de la Rance, Bécherel (Ille-et-Vilaine) compte pas moins de quatorze librairies, une vingtaine de boutiques d’artisans d’art (relieurs, calligraphes, enlumineurs, etc.) et de multiples ateliers d’artistes. En flânant le long des rues sinueuses de ce village médiéval, situé à mi-chemin entre Rennes et Saint-Malo, vous tomberez nez à nez avec une bouquinerie-salon de thé sise en contrebas de l’église, une bouquinerie-brocante-magasin de fleurs, une librairie-café-restaurant, une crêperie-bar-espace de lecture et une Maison du livre et du tourisme. Ici, le livre est roi : plus de 200 000 livres anciens ou d’occasion sont proposés toute l’année aux bibliophiles, simples lecteurs ou fondus de tourisme littéraire.

« Richard Cœur de livre »

Quand l’association Savenn Douar (« le tremplin » en français) lance, en 1989 durant le week-end de Pâques, sa première fête du livre, le village se meurt. Deux maisons sur trois sont à vendre. Miracle culturel ! Le succès de la fête du livre permet de renverser rapidement la vapeur : profitant de prix de l’immobilier très attractifs, des bouquinistes viennent s’installer à Bécherel, suivis par des libraires puis des artisans d’art. La première Cité du livre de France est née. L’équipe fondatrice, constituée d’une institutrice, d’une psychanalyste, d’une sage-femme, d’un brocanteur et d’une étudiante s’est inspirée de l’exemple de Redu. C’est là, dans les Ardennes belges, qu’a été créé le premier village du livre continental. Noël Anselot, le journaliste belge initiateur du projet en 1984, avait lui-même imité Richard Booth, alias « Richard Cœur de Livre », l’excentrique fondateur du tout premier village du livre, créé au début des années 1960 à Hay-on-Wye, un petit village du Pays de Galles. L’objectif de Savenn Douar ? Revitaliser le village de Bécherel en s’appuyant sur un projet économico-culturel. Pour entretenir la flamme et l’envie de lire des lecteurs, les fondateurs créent, outre la fête annuelle du livre de Pâques, un marché du livre, le premier dimanche de chaque mois, et une nuit du livre au mois d’août. Séduits et titillés par ces premières expériences réussies, plusieurs villages et petites villes françaises décident de l’imiter. Montolieu (Aude, 800 habitants) crée son village du livre en 1989, suivi par Fontenoy-la-Joûte (Meurthe-et-Moselle, 280 habitants) en 1996, Cuisery (Saône-et-Loire, 1 600 habitants) en 1999, La Charité-sur-Loire (Nièvre 5 100 habitants) et Montmorillon (Vienne, 7 500 habitants) en 2000, Ambierle (Loire, 1 700 habitants) en 2002 et Esquelbecq (Nord, 2 100 habitants) en 2007.

Une solide économie locale

À Bécherel, cela ne fait aucun doute, la Cité du livre a fortement dynamisé, et même métamorphosé, le petit bourg breton devenu un lieu culturel incontournable à l’échelle régionale. Le commerce local et les artisans ont prospéré, les restaurants, chambres d’hôtes et autres gîtes ruraux essaimé. Trente ans après sa fondation, le soufflé n’est pas retombé. « Tous les bouquinistes et libraires vivent de leur activité. Aucune boutique de livres n’a fermé depuis 1989 pour des raisons économiques », insiste Yvonne Prêteseille, une ancienne directrice d’école qui a ouvert sa propre librairie, Gwrizienn, spécialisée dans le livre régional breton. Membre de l’équipe fondatrice du village du livre qui fourmille de nouveaux projets comme la création d’une résidence réservée à des auteurs, celle-ci reconnaît que le village a connu une période de creux lors de l’avènement d’Internet, le temps de trouver ses marques, et une recomposition de sa clientèle. Les vrais bibliophiles, devenus rares, ont été remplacés par des lecteurs fidèles, des jeunes notamment qui seraient de plus en plus nombreux. En 2012, les huit villages se sont constitués en fédération : « La Fédération des Villes, Cités et Villages du livre en France ». Ceux-ci se retrouvent, au printemps, au Grand Palais, à Paris, à l’occasion du Salon international du livre ancien et de la bibliophilie où un espace leur est réservé. L’occasion de faire le bilan. Si Fontenoy-la-Joûte et Cuisery maintiennent leur activité, La Charité-sur-Loire, Montmorillon et Esquelbecq sont en perte de vitesse.

À Montolieu, le Village du livre et des arts graphiques fêtera ses 30 ans l’an prochain. Plusieurs libraires – ils sont 21 au total – observent, ces derniers temps, un déclin de la fréquentation et une légère baisse de leur chiffre d’affaires. « Il y a six restaurants dans le village, et l’on ne compte plus les nouveaux habitants, français mais aussi de nationalité étrangère », tempère Estelle Mennetrier, de la librairie Au Temps jadis, séduite par ce bouillonnement.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°714 du 1 juillet 2018, avec le titre suivant : Concentrés de bouquinistes

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