Samedi 15 décembre 2018

Culture

Comprendre le Japon

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 13 février 2008 - 731 mots

À travers un choix précis d’œuvres, Gian Carlo Calza propose des clefs
pour appréhender l’art du pays du Soleil-Levant

Est-il possible, pour un étranger ou un profane, de comprendre pleinement l’art et la culture du pays du Soleil-Levant ? Sans doute pas. D’où cette proposition faite au lecteur par l’auteur de Style Japon, Gian Carlo Calza, d’essayer « de maîtriser certains outils interprétatifs et d’acquérir une réceptivité adaptée ». Louable entreprise ! Ce spécialiste de l’art et de l’esthétique japonais, enseignant en histoire de l’art d’Extrême-Orient à l’université Ca’Foscari, à Venise, et directeur du Centre de recherche international sur Hokusai, à Milan, tente à cette occasion « d’analyser différents registres de ressentis ». En l’occurrence : la relation à la nature, le goût pour la matérialité, le monde du rituel, enfin l’attachement à la matière, même si, « en réalité, tous ces phénomènes sont liés », admet d’emblée Gian Carlo Calza. Ce dernier passe ainsi en revue, à travers deux chapitres importants, « Beauté de l’irrégulier » et « Le sentiment de nature », divers domaines de la création : peinture, photographie, théâtre, art culinaire, design, architecture, mais jamais de manière frontale. Il décortique les cultes, traditions et concepts japonais qui imprègnent les expressions artistiques, tels la cérémonie du thé, l’art du masque au théâtre, le théâtre Nô, ou encore le zen, les haïkus et l’ukiyo-e, peintures ou estampes représentant les divers aspects du « Monde flottant » : la beauté féminine, l’univers théâtral, les scènes érotiques, les paysages célèbres, les images de la nature et des traditions populaires. L’auteur décrypte surtout très clairement leurs résonances métaphoriques dans l’univers du « Beau ».

Mise en page impeccable
Dans son analyse, Gian Carlo Calza est amplement aidé par le choix des œuvres, lesquelles sont tout simplement sublimes, servies en outre par une mise en page impeccable signée du graphiste français Philippe Apeloig. Ainsi en est-il d’une théière en porcelaine et anse de bambou de Sori Yanagi (1956), d’une veste de pêcheur (donza) et d’une veste de paysan (noragi), toutes deux en coton tissé à la main et datant de la fin du XIXe siècle, de récipients en porcelaine blanche de Taizo Kuroda, du temple de l’eau de l’architecte Tadao Ando sur l’île d’Awaji (1991), de gravures sur bois polychromes du XVIIIe siècle.
Il suffit (presque) de contempler cette photographie en noir et blanc représentant une geisha à la coiffure stylisée (vers 1900), pour flirter avec la perfection. Celle-ci côtoie en effet une invraisemblable collection de peignes en buis aux formes les plus incroyables les unes que les autres. Idem avec ce rituel immuable qu’est la cérémonie du thé. « La cérémonie du thé est le symbole de l’homme qui, en s’élevant au-dessus de l’âpre combat pour sa survie, prend conscience que chacun de ses actes est une expression de sa propre personne, une preuve qu’il approche de son monde idéal ou, au contraire, qu’il régresse vers l’état de bête ; elle est aussi le vecteur permettant d’atteindre cette conscience », avance l’auteur. Bref, les ustensiles inhérents à ce rituel – un plumeau, un fouet, une louche à eau et une spatule – ne peuvent être qu’irréprochables. C’est effectivement le cas. Autre sommet de virtuosité : la villa impériale de Katsura, près de Kyoto, achevée en 1620, « un édifice dont la pureté du style a exercé une influence considérable sur certains pionniers de l’architecture contemporaine : Frank Lloyd Wright, mais aussi Walter Gropius, Bruno Taut, Le Corbusier, Mies Van der Rohe ou encore Richard Neutra », indique Gian Carlo Calza, ajoutant : « La vue de ses panneaux blancs coulissants (shoji) marqua sans doute aussi Piet Mondrian. »
Dans le troisième et dernier chapitre du livre, afin peut-être d’étayer plus encore son propos, l’auteur convoque en renfort (et par admiration) cinq grandes figures de la culture et de l’esthétique nippones : Zeami (auteur, acteur théoricien, fondateur du théâtre Nô), Hokusai (peintre et graphiste prolifique), Yasunari Kawabata (premier Japonais lauréat du prix Nobel de littérature, en 1968), Yukio Mishima (écrivain, poète dramaturge et directeur de théâtre) et Ikko (graphiste réputé).
Plutôt que d’exhiber une société réglée au cordeau, Gian Carlo Calza dévoile ses jeux multiples sur l’indéfini et les vides, sur le flou et le brouillard, sur l’aléatoire et l’impermanence... Concepts néanmoins propices à l’accession à l’ultime beauté.

GIAN CARLO CALZA, STYLE JAPON, éd. Phaidon, 2007, 240 p., 150 ill., 49,95 euros, ISBN 978-0-7148-9731-8.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°275 du 15 février 2008, avec le titre suivant : Comprendre le Japon

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