Samedi 24 février 2018

Clara Malraux par Dominique Bona

Par Jean-Christophe Castelain · L'ŒIL

Le 24 février 2010

Dominique Bona, alors journaliste, rencontre en 1978 Clara Malraux, la première femme d’André Malraux. Trente-deux ans plus tard, elle livre une émouvante biographie.

L’œil : Comment l’édition a-t-elle traité Clara Malraux jusqu’à présent ?
Dominique Bona : Dans les deux grandes biographies monumentales qui ont été consacrées à André Malraux, Clara n’apparaît qu’incidemment lorsqu’ils sont mariés et disparaît totalement après leur divorce en 1947. À l’inverse dans les deux ouvrages déjà publiés sur Clara, André n’est pas vraiment là, on ne le voit pas vivre, écrire. Ce qui m’a intéressée chez cette femme, c’est qu’on ne peut pas raconter son destin sans le miroir de son histoire d’amour. Clara Malraux a continué à porter le nom de son mari après la rupture et elle n’a jamais cessé de penser à lui, même s’il n’y a eu aucune communication entre eux deux pendant trente ans. C’est donc une histoire de couple autant qu’un destin de femme. André Malraux est très présent dans mon livre.

L’œil : Les circonstances de leur mariage sont rocambolesques !
D. B. : Lorsqu’ils se rencontrent en 1921, Clara a 24 ans et est issue d’une famille bourgeoise d’origine juive allemande. Lui a quatre ans de moins et vient d’une famille modeste. Ils sont ensemble depuis quelques semaines et décident de partir en train à Florence. Or, ils croisent un ami de la famille de Clara. Et pour éviter le déshonneur, Malraux lui propose de se marier quitte à se séparer six mois plus tard. À cette époque une jeune fille ne partait pas en voyage avec son amant. Mais Clara et André veulent choisir leur destin. Clara n’est pas très jolie, mais elle a du charme, elle est vive, chaleureuse, avec de l’humour. Elle est séduite par ce dandy un peu lunaire, mystérieux, qui a tout lu et qui est très peu conventionnel. Il y a eu beaucoup de complicité et d’amour au départ.
 
L’œil : Vous confirmez que le vol des sculptures d’Angkor était organisé et que Clara était pleinement consentante…
D. B. : Ils ont vécu pendant quelque temps sur les rentes de Clara, mais après des placements hasardeux d’André, ils ont tout perdu et ils montent cette expédition dans des lieux très sauvages. Ils sont arrêtés et traduits devant la justice. Clara a été très courageuse : une fausse tentative de suicide, une grève de la faim. Elle est renvoyée en France et c’est elle qui organise la pétition des intellectuels qui a permis la relaxe de Malraux dans le jugement d’appel. Il lui doit de ne pas avoir fait de la prison.

L’œil : Leur intérêt pour l’art n’est pas le même…
D. B. : Clara est plus une littéraire qu’une passionnée d’art. Même si elle lui a fait découvrir le musée Guimet et si elle a une grande amitié avec Atlan, Malraux la surpasse dans ce domaine. À 20 ans, il voulait déjà écrire une histoire universelle de l’art. C’est une intellectuelle sans être un bas-bleu. Elle aime énormément la vie et les gens. Par la suite, Clara est une femme qui a vécu chichement. Les tableaux, c’était chez André.

L’œil : L’opium qu’elle a consommé tout au long de sa vie a-t-il altéré son jugement ?
D. B. : Non, contrairement à Cocteau ou d’autres la « fumée bleue » ne lui a pas fait perdre ses repères. Elle a toujours été d’une extraordinaire lucidité. Je l’ai rencontrée elle avait 80 ans, elle était rapide, concise, avec une mémoire parfaite, tenant à la vérité des faits. Pour autant, l’opium a dû être d’un certain secours pendant les moments difficiles.

L’œil : De quand datent les premiers craquements du couple ?
D. B. : Pendant les premières années à Paris, puis pendant les deux aventures indochinoises, la seconde étant celle du journal à Hanoi, c’est un couple qui fonctionne en duo, épaule contre épaule. Mais de retour à Paris, quand Malraux écrit ses premiers livres et que la gloire vient très vite, le couple change d’optique et le duo se fracture.

L’œil : Est-ce en raison d’un agacement réciproque ?
D. B. : Lui voulait se consacrer à son œuvre et parler en son nom et elle lui reprochait de la gommer de leurs expériences vécues ensemble. Il voulait une femme silencieuse. Étant frustrée de ne pas pouvoir écrire, et n’étant pas encouragée, elle a développé une sorte d’amertume et lui a fait beaucoup de reproches. La vie du couple, c’étaient des vitupérations, des coups de griffe du côté de Clara, et des grincements de dents du côté d’André, ainsi qu’une tendance à fuir. Là-dessus des infidélités réciproques. Clara a commencé. Malraux a rendu la pareille.

L’œil : Mais comment expliquer les trente ans de silence de Malraux malgré les quinze ans d’aventures communes ?
D. B. : Sans doute la rancune qui a duré jusqu’à la fin. Il n’a jamais revu Clara, ne lui a plus parlé et n’a pas même prononcé son nom, alors qu’elle était, au fond, toujours amoureuse. Il n’a pas lu ses mémoires qui ont fait le miel des journalistes quand il était ministre. Leurs désaccords politiques ont aussi entretenu cette rancune. Elle a été une forte figure de gauche, engagée. Il lui en a voulu d’avoir raconté leur véritable histoire indochinoise alors que lui avait besoin de maquiller les faits pour construire un autre univers. Il lui a reproché d’être son juge. Ce sont deux tempéraments irréductibles, qui ne sont prêts à aucune concession et que les événements ont durcis.

Le seul signe qu’il lui a adressé, c’est après sa mort, quand Clara apprend qu’elle figure sur son testament. Cela l’a enfin apaisée. Même si les intentions testamentaires de Malraux visaient plus à protéger leur fille Florence, née en 1935, l’autre grand amour de la vie de Clara.

Dominique Bona, Clara Malraux, Grasset, 470 p., 20,90 €.

Un portrait juste et sans concession de celle qui fut de toutes les aventures de l’ancien ministre de la Culture du général de Gaulle avant leur divorce en 1947.
L’ouvrage permet non seulement de mieux connaître un destin extraordinaire, mais aussi de découvrir l’intimité de Malraux tout en traversant l’histoire du siècle.
Un livre remarquable, écrit admirablement par un auteur très à l’aise avec les biographies.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°622 du 1 mars 2010, avec le titre suivant : Clara Malraux par Dominique Bona

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