ENTRETIEN

Claire Durand-Ruel Snollaerts, historienne de l’art « À Rouen, Pissaro reçoit un choc pictural »

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 26 novembre 2013 - 798 mots

Entre 1883 et 1886, Camille Pissarro effectue trois séjours à Rouen, dont il tire 69 tableaux audacieux. Spécialiste du peintre, Claire Durand-Ruel-Snollaerts livre une étude approfondie et parfaitement documentée sur ce tournant dans sa carrière.

« Camille Pissarro. Rouen. Peindre la ville » vient d’obtenir un prix décerné par l’Académie des sciences, des belles-lettres et arts de Rouen. L’occasion de souligner la grande qualité de l’ouvrage, tant sur le plan des textes que de la clarté de la maquette et la très haute tenue des reproductions.

Vous êtes l’auteur du catalogue critique de l’œuvre peint de Camille Pissarro (avec J. Pissarro, Skira/Wildenstein Institute Publications, 3 vol., 2005). Comment cet ouvrage sur Rouen s’est-il imposé ?
Lors du premier festival Normandie impressionniste en 2010, je me suis plongée dans le sujet pour les besoins d’un article que Laurent Salomé, alors directeur du Musée des beaux-arts de Rouen, m’avait demandé pour le catalogue de l’exposition « Une ville pour l’impressionnisme. Monet, Pissarro et Gauguin à Rouen ». Lorsque j’ai fait la rencontre de Jacques-Sylvain Klein, commissaire général du festival, il m’a encouragée à en tirer un ouvrage – il en a d’ailleurs signé la préface. La grande chance que m’a donnée l’éditeur rouennais était de reproduire tous les tableaux en grand format, ce qui est impensable dans un catalogue raisonné.

Que représente Rouen dans l’œuvre de Pissarro ?
Rouen est selon moi l’une de ses plus belles périodes et méritait un ouvrage à elle seule. Son premier séjour en 1883 marque un tournant de sa carrière. Pissarro vit alors à Pontoise, il est un habitué de la campagne… À Rouen, il peint pour la première fois dans une ville et c’est un choc pictural. Il a tout de suite été séduit par l’architecture gothique de la ville, tout en étant attiré par son côté industriel, son gigantesque port très actif. Pissarro ne peindra plus jamais comme avant.

Pourquoi privilégie-t-il la vue sur la rive gauche et ses usines, en tournant le dos à la vieille ville et sa cathédrale ?
Pissarro loge à l’hôtel et peint de la fenêtre de sa chambre. Or tous les hôtels en bord de Seine sont rive droite et donnent sur la rive gauche… Contrairement aux artistes qui privilégient la vue sur la rive droite et ses clochers d’église, Pissarro aime cette rive gauche et ses cheminées d’usine. S’il sait apprécier le beau, il ne le choisit pas comme motif. Un beau sujet tout prêt ne l’intéresse pas. Alors qu’un motif inesthétique au premier abord est l’occasion d’une recherche, d’une construction.

Vous décrivez les relations entre Pissarro et Paul Durand-Ruel. Il est étonnant de voir à quel point Camille se soucie de l’avis de son marchand…
Pissarro a surtout de gros soucis financiers. Contrairement à Monet ou Renoir, il a tiré le diable par la queue jusqu’à la fin de sa vie. Ses prix ont toujours été inférieurs aux autres. Il a de multiples courtiers, mais Paul Durand-Ruel est le seul grand marchand à le soutenir. Mais s’il n’aime pas, il n’achète pas. Si Pissarro écoute ces recommandations sur le sujet – « Faites-moi un paysage sous le soleil ! », un grand classique –, il ne se laisse jamais guider sur la manière de le faire. L’artiste s’est ainsi jeté tête perdue dans le néo-impressionnisme que Paul Durand-Ruel déteste. Il n’est pas pieds et poings liés, mais il a besoin de manger.

La figure tutélaire de Claude Monet revient tout au long du livre. Y a-t-il un lien entre les vues des ponts de Rouen par Pissarro, et les vues des ponts de Londres exécutées une dizaine d’années plus tard par Monet, posté lui aussi derrière une fenêtre d’hôtel ?
Si Monet connait très bien les toiles de Pissarro, de dix ans son aîné, il n’y a aucune preuve qu’il ait été influencé par les vues des ponts de Rouen. Chez Monet il n’y a pas de vie humaine, alors que chez Pissarro ça grouille de monde.

En 2011, un colloque au Sterling & Francine Clark Art Institute à Williamstown s’intéressait, entre autres, à la dimension politique de l’œuvre de Pissarro. Quel est votre sentiment sur la question ?
Pour moi, ses convictions anarchistes sont totalement invisibles dans sa peinture. Il dit lui-même que l’art n’est pas un véhicule de transmission politique. En revanche, à titre strictement privé, il a offert à ses nièces à Londres un album intitulé Les Turpitudes sociales (1889), qu’il illustre de dessins satiriques à la plume très durs envers la bourgeoisie. Cet album signe son engagement, sa vision de la société, sa haine du bourgeois. Mais il n’a pas du tout d’arrière-pensée politique lorsqu’il peint la rive gauche. Comme Monet, il veut rendre les variations climatiques. La fumée qui s’échappe des cheminées d’usine et des bateaux, les reflets de l’eau sur la Seine, les nuages… forment un motif parfait à ses yeux. C’est la modernité de ce paysage qui l’attire.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°402 du 29 novembre 2013, avec le titre suivant : Claire Durand-Ruel Snollaerts, historienne de l’art « À Rouen, Pissaro reçoit un choc pictural »

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