Mercredi 23 septembre 2020

Livre

Christian Jamet : "Gauguin s’est forgé sa propre religion, sans culte ni dieu"

Par Fabien Simode · L'ŒIL

Le 6 juillet 2020 - 917 mots

Dans un passionnant et très bel ouvrage édité chez Cohen&Cohen, l’écrivain d’art Christian Jamet retrace l’itinéraire spirituel de Paul Gauguin avec une ambition : rendre sa complexité à l’auteur du Christ jaune.

Votre livre Gauguin, les chemins de la spiritualité étudie le parcours et l’œuvre du peintre sous l’angle des religions. Pourquoi avoir choisi ce sujet à un moment où l’on a tendance à réduire l’artiste à sa moralité ?

En dépit d’un fil conducteur chronologique, ce livre n’est pas une énième monographie sur le peintre, mais un essai destiné à montrer, à travers son itinéraire spirituel, un autre Gauguin : de la formation catholique de son enfance au syncrétisme religieux (le christianisme, le bouddhisme, le culte maori, etc.) de ses dernières années. Mon analyse s’appuie sur l’exploration de trois domaines majeurs : le substrat intellectuel qui a nourri la pensée de l’artiste lors de ses études au petit séminaire de la Chapelle-Saint-Mesmin à Orléans, ses écrits et l’expression intellectuelle de son œuvre sculpté et peint. L’image de Gauguin qui ressort de ce livre pourra surprendre le public français, qui est plus habitué à voir en Gauguin un homme sans foi ni loi, hôte de la Maison du jouir, sans parler du jugement qui pèse encore sur sa mémoire en Polynésie : l’évêque des Marquises voyait en Gauguin, au moment de sa disparition, un triste personnage, ennemi de Dieu et de tout ce qui est honnête. Mais ce que j’ai compris en lisant les écrits de Gauguin et la préface de Philippe Dagen pour l’édition du Cahier pour Aline, c’est que l’on ne peut appréhender le peintre qu’à travers le paradoxe et la dualité humaine qu’il revendique lui-même. Chez lui, le jouisseur ne saurait exclure le mystique et inversement. C’est cette facette de l’artiste, plus inattendue et plus complexe, que j’ai voulu montrer.

Vous démontrez combien Gauguin a été endoctriné lors de ses années d’étude au petit séminaire. Peut-on dire pour autant que Gauguin est un peintre catholique ?

Gauguin est un peintre mystique, mais certainement pas un peintre catholique. Il est, comme le dit Pascal Amel, un mystique en rupture de dogme. Gauguin a pourfendu l’interprétation des textes sacrés par l’Église catholique romaine : il ne voit dans les miracles que des paraboles. Lors de mes recherches pour mon livre Gauguin à Orléans (édition La Simarre), je me suis aperçu, en regardant certains tableaux, que les années passées au petit séminaire de monseigneur Dupanloup, de 1859 à 1862, avaient été plus importantes qu’on ne le dit. Cet épisode apparaît dans le livre remarquable de Debora Silverman sur l’art sacré chez Van Gogh et Gauguin, mais en France on en parle peu. Pourtant, ce séminaire était un véritable endoctrinement. Le catéchisme de monseigneur Dupanloup était destiné à être ancré dans la mémoire de façon durable ; on y apprenait les Évangiles par cœur. Voilà pourquoi Gauguin les cite plus tard dans ses écrits. Gauguin n’a pas pu s’émanciper de cet apprentissage. La thématique chrétienne est présente dans l’œuvre de Gauguin jusqu’à la fin. D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? reprend les questions métaphysiques fondamentales du catéchisme. Voyez par ailleurs également comment il réagit par rapport au péché originel : voilà un homme en rupture totale avec l’Église qui cherche un monde antérieur à la faute !

S’il est en rupture de dogme, Gauguin ne rompt en définitive jamais avec la figure du Christ à laquelle il donne ses traits…

S’il a été initié dans son enfance à l’image d’un Christ divin, il a lu La Vie de Jésus d’Ernest Renan, qui ne remet pas en question l’existence de Jésus mais sa divinité. Jésus est un homme auquel Gauguin va prêter ses traits parce que l’assimilation devient tout à fait possible. Jésus a souffert, Gauguin souffre aussi pour d’autres raisons ; dès lors, pourquoi ne se représenterait-il pas comme lui ?

La fin du XIXe siècle se caractérise par la lutte, parfois violente, entre les religions, l’anticléricalisme, le développement de nouvelles pensées comme la théosophie… Gauguin n’est-il simplement pas représentatif de son époque ?

Gauguin suit un chemin à la fois personnel et partagé par de nombreux artistes de la seconde moitié du XIXe siècle, qui subissent de plein fouet l’ouragan intellectuel généré par la théorie de l’évolution de Darwin comme par la parution de La Vie de Jésus de Renan. Le conflit permanent entre la raison et la foi prend à cette époque une acuité particulière qui interpelle les nabis autour de Sérusier en quête d’une spiritualité nouvelle : d’où le spiritisme, l’occultisme… auxquels Gauguin s’intéresse, mais sans les rallier. Il est hors de question pour Gauguin de quitter une religion pour une autre, y compris le protestantisme de son épouse Mette, ni pour une société initiatique. Le peintre s’est forgé sa propre religion, sans culte ni dieu, sauf celui des poètes et des âmes sensibles.

Au milieu des accusations formulées aujourd’hui contre la vie de Gauguin, comment situez-vous votre essai ?

Je ne suis, personnellement, ni le thuriféraire de Gauguin ni son accusateur. Je prends seulement en compte ce qu’il a écrit et ce qu’il a fait, et j’essaie de le placer dans une cohérence spirituelle qui n’est pas celle qui prime actuellement sur Gauguin. Gauguin est un être complexe que l’on ne peut pas regarder sous l’angle unique de la jouissance ; comme on ne peut pas non plus le comprendre sous l’angle de la seule spiritualité ! Gauguin est un être double, complexe et paradoxal, à la fois ange et démon.

Christian Jamet,
 
Gauguin, les chemins de la spiritualité,
Cohen&Cohen, 324 p., 300 ill., 95 €.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°735 du 1 juillet 2020, avec le titre suivant : Gauguin s’est forgé sa propre religion, sans culte ni dieu

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