Dimanche 21 juillet 2019

Littérature

Cézanne au présent de Rilke

Par James Benoit · L'ŒIL

Le 30 octobre 2018 - 354 mots

C’est à une expérience anachronique que nous convie l’historienne de l’art Bettina Kaufmann.

Sa présentation d’un catalogue exhaustif et posthume de l’exposition rétrospective sur l’œuvre de Paul Cézanne, qui s’est tenue au Salon d’automne de Paris en 1907, nous permet de profiter d’un outil rare pour juger de l’importance du peintre en son temps. Son association judicieuse aux extraits de correspondances que l’écrivain Rainer Maria Rilke entretenait par ailleurs, faisant part du choc émotionnel fulgurant que provoquait chez lui l’art du peintre, alors même qu’il parcourait l’exposition de nombreuses fois tout au long du mois d’octobre, nous entraîne dans une vertigineuse plongée dans le temps… au présent. Nous sommes en présence d’une charnière, d’un basculement. Un siècle se clôt, un autre s’ouvre. Une époque, un rythme, une tonalité s’effacent et, dans son dernier souffle, enfantent la suivante. Le peintre, figure emblématique de son siècle passé, est mort tout juste un an auparavant, le 22 octobre 1906. Le poète, visionnaire sur l’importance de la peinture qu’il découvre et sur sa puissance inspiratrice qui permet déjà à certains futurs d’advenir, a trente-deux ans et il est à Paris occupé à peaufiner son essai sur Auguste Rodin, dont il est le secrétaire. Ses lettres, qui ne furent évidemment pas travaillées pour la publication lorsqu’il les écrivit, nous délivrent au temps présent, jour après jour, le journal intime de ses découvertes, de ses réflexions et de son immersion toute personnelle dans la peinture de Cézanne, son histoire en filigrane, sa composition en général, ses couleurs en particulier. C’est un bouleversement, presque un malaise, qu’il exprime face aux œuvres du maître et à ses difficultés de poète dans ses « tentatives d’évocation » des tableaux. Dans le jeu de regard des lettres et des tableaux, nous conviendrons que les mots de Rilke, « les mots, qui se sentent malheureux quand il faut rendre les faits picturaux », dévoilent dans la profondeur du trait celle de l’homme, dans la puissance de l’art, celle d’une nature, romancent la cascade des teintes, la fuite des traits sûrs, et se font eux-mêmes modèles pour le futur de l’art difficile de lire la peinture.

Bettina Kaufmann (sous la dir. de),
Rainer Maria Rilke, Paul Cézanne, L’exposition de Paris de 1907, Correspondances,
5 Continents, 200 p., 37 €.


Cet article a été publié dans L'ŒIL n°717 du 1 novembre 2018, avec le titre suivant : Cézanne au présent de Rilke

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