Mercredi 21 octobre 2020

30 juin 1939, vente d’art « dégénéré » par les nazis à Lucerne

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 16 juin 2015 - 819 mots

Le financement des activités de Daech par le trafic d’antiquités rappelle d’une certaine façon les ventes d’art dit « dégénéré » organisées par le Troisième Reich.


Le 1er juin dernier au Musée du Louvre, le Conseil international des musées (ICOM) présentait sa Liste rouge d’urgence des biens culturels irakiens en péril lors d’une conférence conjointe avec l’Unesco et le sous-secrétaire d’État à la diplomatie et aux affaires publiques du département d’État des États-Unis. Destinée à permettre aux forces de l’ordre internationales de saisir des biens dans le cadre de la lutte contre le trafic illicite, cette liste dresse le profil type de pièces archéologiques prisées sur le marché des antiquités et dont tout acheteur est sommé de se méfier. Coupable d’exactions contre les peuples syriens et irakiens, le califat autoproclamé Daech (ou État islamique) est dans la ligne de mire de l’Unesco et de l’ICOM pour la destruction systématique et théâtralisée du patrimoine de Syrie et d’Irak. Or, la perversité des dirigeants du groupe armé va au-delà de la dévastation des sites archéologiques tels Hatra, Nimroud ou Palmyre. Le grand reporter Olivier Weber l’affirmait au sujet de la dilapidation des pièces archéologiques du musée de Mossoul : « Daech a conservé des originaux de façon à pouvoir les revendre. Des marchands d’art internationaux leur ont passé des commandes portant sur des pièces qui peuvent parfois valoir des millions de dollars. » (JdA n° 435, 8 mai 2015)

Conserver des pièces antiques alors qu’elles vont à l’encontre de ses principes idéologiques ? Les revendre à des marchands internationaux pour financer ses activités criminelles ? Ce paradoxe (pour ne pas dire cette hypocrisie) n’est pas nouveau. Dans les années qui ont mené au second conflit mondial, les nazis ont procédé de même  en dépossédant les musées allemands de près de 20 000 œuvres répondant aux critères de l’art dit « dégénéré » (Entartete Kunst). Artistes juifs, communistes ou simplement étrangers et œuvres post-impressionnistes, cubistes, fauves ou expressionnistes étaient à bannir d’une nation aspirant à la pureté de la race et donc à un art figuratif académique « d’esprit allemand ». Certes, la démarche de Daech n’est pas du même ordre : l’éradication des traces du passé antique, exhumées par les colons européens à partir du XIXe siècle, correspond à une volonté de restaurer la civilisation telle qu’elle l’était au temps du prophète. Mais la finalité est identique : asservir la culture à l’idéologie du pouvoir.

Un marché parallèle et cynique

Après l’organisation d’expositions comparant les œuvres « dégénérées » à celles d’aliénés où le public allemand était invité à les condamner, un gigantesque autodafé réduisit en fumée près de 5 000 œuvres à Berlin en mars 1939. C’est là que certains responsables nazis ont comprit le potentiel commercial de ces œuvres à l’étranger. Sous couvert de récolter de l’argent pour les musées allemands dépossédés, une vente aux enchères célébrant avec une belle hypocrisie « Les Maîtres de la modernité » est organisée le 30 juin 1939 à la Galerie Theodor Fischer, à Lucerne en Suisse. 125 œuvres (109 tableaux, 16 sculptures signées Picasso, Lovis Corinth, Chagall, Gauguin…) soigneusement sélectionnées – portraits, natures mortes, fleurs, animaux et paysages – sont proposées à la vente. Marchands, collectionneurs, directeurs de musées et autres délégations nationales se sont précipités de toutes parts (Belgique, Suisse, États-Unis, Suède, Hollande, France, Grande-Bretagne), non sans s’être entendus au préalable pour éviter une flambée des prix. 89 œuvres sont adjugées, la plupart à des prix inférieurs aux estimations. Le reliquat fut écoulé dans le cadre de ventes de gré à gré et parfois à vil prix, ce jusqu’en 1941.

Fallait-il sauver ces œuvres d’art d’une destruction certaine, quitte à financer la constitution de l’armée nazie ? Un débat éthique a commencé à naître, avec notamment un appel au boycottage de la vente par certains artistes allemands en exil. Mais avec le recul, les historiens voient en la démarche des acheteurs l’irrépressible envie d’enrichir leur collection avec des œuvres de premier choix. Si aujourd’hui ce cynisme court encore dans les rangs des collectionneurs privés, la communauté internationale se mobilise face à Daech. La directrice de l’Unesco Irina Bokova a fait appel à toutes les parties concernées (pays voisins, Interpol, douanes, marché de l’art…) pour prendre leurs responsabilités afin de neutraliser le trafic illicite, une coopération qui a « déjà permis de saisir des antiquités en Finlande, en Jordanie, au Liban, en Turquie, au Royaume-Uni et aux États-Unis. ». Y a-t-il un espoir de raisonner Daech ? L’historien Gabriel Martinez-Gros résumait dans Le Monde du 28 février dernier : « Je crois qu’ils sont beaucoup plus radicaux, dans leur revanche, que les nazis. […] Là, les pertes sont colossales et irrémédiables. Néanmoins, comme dans le nazisme, il y a là quelque chose de suicidaire, d’apocalyptique : on n’aperçoit pas d’avenir à long terme. C’est un mouvement extraordinairement violent et qui, pour la première fois depuis deux siècles, nous défie nettement. »
   

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°438 du 19 juin 2015, avec le titre suivant : 30 juin 1939, vente d’art « dégénéré » par les nazis à Lucerne

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