Lundi 10 décembre 2018

Matisse

L’hymne à la vie

L'ŒIL

Le 1 mars 2005 - 1674 mots

Par le biais de la correspondance d’Henri Matisse avec l’écrivain André Rouveyre, l’exposition du musée du Luxembourg rend hommage aux dernières années du maître, entre 1941 et 1954. Une période qui marque le plein épanouissement de son art, au plus près de l’idéal d’équilibre et d’harmonie recherché entre la forme et la couleur.

Rares sont les grands artistes qui réussissent à faire naître une émotion par l’expression du plaisir et de la joie. Ce sont davantage la mélancolie, la douleur ou la nostalgie que l’on rencontre en tournant les pages de l’histoire de l’art. L’œuvre de Matisse est un hymne à la vie, à la couleur et à la lumière. Un art en quête perpétuelle d’équilibre et d’harmonie, qui trouve son plein épanouissement dans les dernières années de la vie de l’artiste, auxquelles sont consacrés cette exposition et le livre qui l’accompagne. Après une grave opération en janvier 1941, à soixante-douze ans, Matisse commence ce qu’il nomme dans une lettre à Marquet sa « seconde vie ». Jusqu’à sa mort en 1954, malgré la fatigue et l’âge, Matisse ne cesse de poursuivre ses recherches, en trouvant dans la technique des papiers gouachés et découpés un nouveau souffle. « Doté de ce supplément de vie, je pouvais faire à ma guise. Je pouvais créer ce pour quoi j’avais lutté toutes ces années. Il peut sembler que la joie irradie davantage de mon œuvre que par le passé, mais c’est exactement ce que j’essayais de faire il y a cinquante ans. Il m’a fallu tout ce temps pour en arriver à un stade où je puis dire ce que je veux dire », explique l’artiste lors d’un entretien pour le Time en 1949. L’exposition du musée du Luxembourg se penche sur l’œuvre tardive du maître par le biais de sa correspondance nombreuse avec André Rouveyre, dessinateur, poète, écrivain, aujourd’hui peu ou pas connu.

Un regard neuf et critique sur l’œuvre
Près de quatre-vingts peintures, dessins, tapisseries, céramiques murales, gouaches découpées de Matisse dont il est question dans leur correspondance sont présentés, ainsi qu’un ensemble de lettres et d’enveloppes ornées par l’artiste. Confiée à Hanne Finsen, – ancienne directrice du musée d’Ordrupgaard à Copenhague et spécialiste de la correspondance Matisse/Rouveyre –, l’exposition réunit des œuvres rares, parmi lesquelles une série de vingt et un dessins sur le thème de l’arbre accompagnant une lettre de 1941, qui sont exposés ensemble pour la première fois.
S’ils se connaissent depuis 1905 – ils se rencontrent à l’atelier Gustave Moreau –, ce n’est qu’après l’opération de Matisse en 1941 que les deux hommes deviennent des amis intimes, au point de s’écrire presque chaque jour. Près de mille deux cents lettres, billets et télégrammes sont échangés entre les deux hommes. Rarement anecdotique, leur correspondance est passionnante à plus d’un titre. Elle témoigne d’une relation amicale forte, entre confiance, intimité et humour. Elle offre un regard neuf et critique sur l’œuvre du peintre, en documente au jour le jour le processus créatif. Matisse orne parfois les enveloppes de dessins, dont certains préfigurent ceux qui illustreront les Poèmes de Charles d’Orléans, les Amours de Ronsard ou Repli, un roman de Rouveyre pour lequel l’artiste réalise une couverture avec un motif floral blanc sur fond jaune d’une grande pureté. D’autres dessins sont en rapport avec les projets de Matisse pour la chapelle du Rosaire à Vence. Il commence à décorer des enveloppes dès 1943, qualifiées par l’écrivain d’« enveloppes buissonnières ». Elles sont ornées de textes, de calligraphies, d’étoiles ou de fleurs. « Ton enveloppe : le plus beau bouquet qui ait jamais caressé mes yeux, comblé mon cœur, cela, tes textes, tes propos, cela m’a réchauffé », lui écrit Rouveyre le 27 janvier 1943. Dans une autre lettre, il écrit que les lettres ornées de Matisse lui procurent « un bonheur plein d’émotion », qu’il parvient à « pousser le simple décoratif linéaire jusqu’au sublime » par l’élégance des volutes qui encadrent le texte. Beaucoup de ces lettres datent des années 1943-1946. Début 1946, Rouveyre quitte Vence pour Paris et Matisse passe l’été et l’hiver 1946-1947 boulevard Montparnasse. Il renoue avec la vie parisienne, les amis et les distractions, mais cela ne lui convient pas, il rêve de vivre « comme un moine » en se consacrant à son travail, loin du monde.

« Le travail guérit de tout »
Durant les dix dernières années de sa vie, l’artiste n’a qu’une hantise : ne plus avoir le temps. Avec ce sentiment d’urgence, chaque minute compte pour son œuvre et il s’y plonge corps et âme, dès que son état physique le lui permet. Affaibli, il travaille pourtant avec une énergie nouvelle et une fraîcheur étonnante. Les lettres constituent aussi un « bulletin de santé » quotidien et montrent le programme rigoureux que se fixe l’artiste. « Le travail guérit de tout », écrit Matisse à Rouveyre en 1953. « Il faut du courage pour ne rien faire ». Ce que comprend mal Rouveyre qui peine à se mettre au travail, pour qui écrire demande un effort. Dans ses lettres, Rouveyre donne de nombreux conseils à son ami, comme celui de ne pas publier ses mémoires ou d’illustrer les poèmes de Charles d’Orléans par un décor simple, comme il le fait dans ses lettres. Celles-ci n’évoquent que rarement les œuvres dans le détail. Selon Hanne Finsen, « elles donnent en revanche une indication spontanée sur sa recherche constante, sur sa joie ou son désespoir, sur le doute qui ne le quitta jamais ». Rouveyre est un réconfort, un appui constant pour le vieil artiste qui souffre physiquement, même si son œuvre ne le laisse jamais paraître. Le 6 mai 1952, Matisse écrit à Rouveyre : « Je ne dors pas, il est deux heures de nuit. Je tire de la conscience de notre vieille amitié une tendre consolation. Je t’embrasse. » Si les lettres échangées renseignent sur le processus créatif de Matisse et de ses préoccupations artistiques, elles sont aussi le témoignage émouvant de leur amitié.

La chapelle de la consécration
Sur les œuvres de Matisse, le regard de Rouveyre est honnête et sincère, sans concessions, qu’il s’agisse des gouaches découpées pour Jazz (1947) qu’il n’apprécie pas ou du décor de la chapelle de Vence auquel Rouveyre semble rester assez indifférent. Deux exemples parmi d’autres, mais significatifs puisque ce sont deux projets majeurs dans la carrière de Matisse et qu’ils occupent une large place dans l’exposition. À l’instar de Rouveyre, Matisse est illustrateur. Pour Tériade, il réalise les gouaches découpées de Jazz (ill. 3, 5, 6) ; c’est d’ailleurs la première fois qu’il utilise uniquement cette technique. Rouveyre trouve le livre « sec et froid », qualifiant de « puérile » l’idée même de cet ouvrage, trop futile pour la peinture de Matisse. De façon générale, il n’apprécie pas ses gouaches découpées. « Je te remercie de ta franchise au sujet de Jazz », répond Matisse à Rouveyre le 25 décembre 1947. « C’est absolument un raté [...]. Je crois que ce qui gâte absolument est la transposition [des gouaches découpées] qui leur enlève la sensibilité sans laquelle ce que je fais n’est rien. » Ce sera pourtant une belle réussite et un exemple pour toute une génération de peintres. Ce succès conforte alors Matisse dans l’idée de pousser plus loin son travail de gouaches découpées.

Une lettre en forme de bilan
Le décor de la chapelle du Rosaire à Vence va lui en offrir la plus belle occasion. En février 1949 dans Vogue, Matisse confie à Rosamond Bernier – fondatrice avec Georges Bernier de L’Œil – son désir de faire du lieu « une église pleine de gaîté, un espace qui rende les gens heureux ». Il investit toute son énergie dans cette œuvre, délaissant alors le chevalet. Les lettres sont moins nombreuses et plus courtes de la part du peintre – parfois juste un dessin, un mot, un motif –, tandis que celles de Rouveyre sont de plus en plus longues, à propos de leur ouvrage commun Apollinaire, qui paraît en juin 1952. Matisse veut s’occuper de la chapelle de Vence dans ses moindres détails – vitraux, chasubles, objets liturgiques... –, avec l’envie de réaliser une œuvre monumentale, dans le sens d’un « art total ». Achevé en 1951, ce travail est une consécration pour l’artiste, qui en est fier et heureux. « C’est l’aboutissement. C’est mon chef-d’œuvre », dit-il en 1951 à Hanne Finsen qui le rencontre à Nice. Paradoxalement, il en est très peu question dans les lettres de Rouveyre, seules deux ou trois phrases évoquent l’œuvre de Vence, comme s’il ne se rendait pas compte de son importance aux yeux du maître. Le décor de la chapelle du Rosaire est l’aboutissement des recherches de toute une vie. Il travaille ensuite à quelques autres grands projets, réalisant des gouaches découpées pour des vitraux et des ensembles muraux.
Six semaines avant sa mort, Matisse écrit à Rouveyre une lettre en forme de bilan. Celui d’une vie d’homme, chanceux et heureux d’avoir pu travailler jusqu’au bout, et de mieux en mieux, au plus près de ce qu’il voulait. L’artiste se dit content du succès de La Gerbe (1953, ill. 2), une superbe gouache découpée présentée dans l’exposition. « J’espère qu’aussi vieux que nous vivrons, nous mourrons jeunes », écrivait Matisse à son ami le 4 avril 1950. Par l’œuvre qu’il a laissée, et plus particulièrement celle de ses dernières années, Matisse a exaucé son vœu de manière éclatante, dans la joie et la légèreté, dans l’harmonie la plus heureuse des formes et des couleurs.

L'exposition

L’exposition « Matisse, une seconde vie » est ouverte du 16 mars au 17 juillet, lundi et vendredi de 11 h à 22 h 30, mardi, mercredi, jeudi, samedi de 11 h à 19 h, dimanche de 9 h à 19 h. Tarifs : 10 et 7 euros. PARIS, musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard, 75006 Paris, tél. 01 42 34 25 95, www.museeduluxembourg.fr Réservations, tél. 08 92 68 46 94, www.expo-matisse.com L’exposition sera ensuite présentée au Louisiana Museum of Modern Art, Humlebaek, Danemark, du 12 août au 4 décembre.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°567 du 1 mars 2005, avec le titre suivant : Matisse

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