Marie Vassilieff la cosaque des avant-gardes

Par Colin Lemoine · L'ŒIL

Le 21 mai 2019 - 1465 mots

La vie de Marie Vassilieff (1884-1957), dont l’atelier puis la fameuse cantine accueillirent le Tout-Paris durant la Première Guerre mondiale, ressemble à ces fables chagalliennes pleines de musique, de danse et de vin. Une vie comme un monde.

Mariya Ivanovna Vassilieva, dont le nom fut francisé en Marie Vassilieff, naît le 12 février 1884 à Smolensk, là-bas, au cœur de rien, au cœur du rien, comme Ossip Zadkine, non loin de la Biélorussie, trop loin de Moscou, au milieu de ces steppes mornes et mélancoliques qui habitent les récits de Tourgueniev. Sa famille est aisée, leur maison possède quatorze pièces. L’espace ne manque pas pour Marie et ses trois frères. Là-bas, la vie va son train et prédestine les êtres ; les aspirations nobiliaires dessinent les carrières : l’aîné sera juge de paix, Élie physicien, Gricha chimiste et Marie, si tout va bien, médecin. Mais tout ne va pas si bien : Marie, qui reçoit à dix-huit ans de la tsarine une bourse pour un voyage d’études à Paris, rentre bientôt à l’Académie de Saint-Pétersbourg pour étudier la peinture. Le pinceau, donc, et non le scalpel.

En 1905 – privilège des gens bien nés –, Marie Vassilieff voyage à Munich, en Italie et en Espagne, fait son Grand Tour à elle, loin des conventions, loin des prescriptions viriles. La jeune femme arrive à Paris et loge boulevard de Port-Royal puis rue de la Grande-Chaumière, là où l’enseignement se donne, là où la peinture se fait. L’année suivante, grâce à une bourse de cette tsarine dont les libéralités sont des sésames, Marie revient dans la Ville Lumière. Sa légende commence, une légende faite de fantasmes et de reconstitutions, ainsi cette prétendue intervention de Raspoutine qui, « l’ayant remarquée », lui aurait permis de revenir à nouveau à Paris. La vie est un conte ; c’est là sa beauté et son danger. Aussi la Russe passe-t-elle aux yeux de certains exégètes pour une « affabulatrice de premier ordre dont le témoignage est contestable, narcissique et outrageusement sélectif » (Hilary Spurling).

De Matisse à Apollinaire

En route pour Paris, Marie Vassilieff fait étape à Munich, où la ville trépide et trépigne, où on jouit et conteste. En Bavière, la jeune femme se fait couper les cheveux et distribue des tracts révolutionnaires dans la rue. La Blanche rougit, la Russe s’affirme. Tenir tête, déjà, défier l’ordre. Être Slave sans être orthodoxe, se souvenir d’où l’on vient sans sombrer dans le conformisme : tout semble écrit. À Paris, la vie est un songe. Marie s’inscrit à l’École des beaux-arts et devient correspondante pour des gazettes russes. Avide, elle étudie également à la Palette, cette académie, créée au seuil du siècle, où enseignent Marc Chagall ainsi que Jean Metzinger et où étudient Sonia Delaunay ainsi que Nadejda Oudaltsova. Longtemps fermées, toutes les portes s’ouvrent désormais aux femmes, et notamment à cette splendide madone russe qu’un vieux monsieur, du nom de Douanier Rousseau, courtise puis demande en mariage. La vie est un songe.

En janvier 1908 ouvre l’Académie Matisse, qui s’éteindra trois ans plus tard. Marie Vassilieff, désireuse de s’y inscrire, se rend à l’hiver au 33 boulevard des Invalides, un couvent où loge, enseigne et travaille un maître fauve, dont les toiles exposées au Salon d’automne l’ont récemment transportée. Matisse, dont elle trouve qu’il « ressemble à un Russe, à un docteur ou un professeur de Petrograd », adopte immédiatement cette jeune et belle étudiante qu’il encourage et, à en croire cette dernière, qu’il convoite silencieusement : alors que l’on frappe une nuit à sa porte, Marie, « encore toute endormie, vêtue simplement d’un kimono », découvre son maître concupiscent, « regardant le lit tout chaud, et moi-même, belle comme j’étais à l’époque ».

À l’Académie Matisse, la jeune Russe se plie à l’office quotidien : « Je faisais des nus et des natures mortes, l’après-midi ; et, pour gagner du temps, je ne sortais jamais de l’école avant 5 h, déjeunant avec des sandwiches et des fruits. » Marie Vassilieff, qui voyage dès 1909 en Roumanie, en Pologne et en Russie, devient la métonymie de l’âme slave. À ce titre, elle fréquente ses compatriotes, rencontre André Salmon et, sollicitée par son maître, traduit bientôt les remarquables Notes d’un peintre de Matisse. Marie est une muse, une vestale, mais aussi un peintre. En septembre 1909, Apollinaire le confirme sans ambages : « Mlle Vassilieff compose avec une science voluptueuse des portraits de jeunes femmes aux yeux subtils, aux gestes félins où l’acidité du coloris moderne met un charme qui rachète parfois la brutalité des formes. » Charme et brutalité, tout est dit.

De Picasso à Lénine

Vers 1908, Marie Vassilieff fonde dans la villa Steinheil, sise 6 bis impasse Ronsin dans le 15e arrondissement de Paris, une académie de peinture moderne au sein de la Société russe artistique et littéraire afin de « réunir tous les artistes, c’est-à-dire fonder une société basée sur la liberté, la légalité et la fraternité, sur l’idée républicaine en somme ». Aux jeunes artistes non francophones, prioritairement russes – Chaïm Soutine, Ossip Zadkine, Alexander Archipenko, Jacques Lipchitz, Léon Bakst –, on enseigne les tendances modernistes, parmi lesquelles le cubisme. Ailleurs souvent refusées, les femmes sont ici nombreuses : Natalia Gontcharova, Chana Orloff ou Marevna viennent apprendre tantôt la sculpture, tantôt la peinture dans ces cours qui, privés de professeurs, doivent leur spécificité à l’émulation « horizontale » entre élèves.

En 1911, Marie Vassilieff crée sa propre académie, à laquelle elle donne son nom, au 21 avenue du Maine. En cette école, pratiquant des prix abordables, les cours sont donnés par les élèves eux-mêmes et les modèles affluent de partout : la vie est un songe et l’enseignement un rêve. Le monde entier se précipite dans cet espace débridé, conçu comme un bras d’honneur à l’académisme ambiant, et où les conversations endiablées se poursuivent à la Rotonde voisine.

Pablo Picasso, Erik Satie, Juan Gris, Marc Chagall, Blaise Cendrars : le monde s’annonce à Marie. Pas un artiste – peintre, sculpteur ou graveur – qui n’ait frappé à la porte de l’Académie Vassilieff, où se pressent l’intelligentsia russophone, voire russophile – Lénine et Trotski en tête – et l’avant-garde la plus saillante.

À l’académie, le monde est libre. Fernand Léger y prononce en 1913 ses deux conférences sur « les origines de la peinture et sa valeur représentative », suivi bientôt par Jean Cocteau, André Gide et Max Jacob. Le 21 avenue du Maine, sur les contreforts de Montparnasse, est une tribune et un promontoire. La vie bat son plein, la vie pulse. Viennent 1914 et les obus ; Marie étudie quatre mois pour devenir infirmière car aider est son maître-mot. Ici ou là, à Paris ou à Verdun.
 

De Modigliani à Braque

En 1915, Marie Vassilieff oublie son atelier et ouvre une cantine. Une « petite cantine très bon marché pour les artistes ; pour soixante centimes, on pouvait manger une soupe, un plat de viande et un dessert, et pour deux sous boire un verre de vin ». Soumis à une pénurie sans nom, les artistes se pressent dans cette cantine qui, échappant au couvre-feu drastique de la guerre, reste ouverte pendant la nuit, peuplée par la musique et par la danse.

Ici, on rit, on hurle, on se bat, on se brûle, on boit. L’ivresse est un mode de vie, un mode de nuit. Amedeo Modigliani est l’ivrogne incendiaire des fêtes, ainsi celle – fameuse – donnée le 14 janvier 1917 en l’honneur de Georges Braque, laquelle voit l’incandescent Italien menacer des hôtes avec un pistolet et Matisse s’occuper de la cuisson de la dinde, finalement servie dans une cuvette.

La vie est un songe, parfois un cauchemar. Le monde vit, le monde boit. Marie, cosaque de feu, sert la soupe, danse sans cesse, participe à de prestigieuses expositions – « 0.10 » à Saint-Pétersbourg en 1915, « Magasin » à Moscou en 1916, où elle envoie ses fameuses poupées, plébiscitées par Paul Poiret puis par les thuriféraires des arts décoratifs.

Son exil à Fontainebleau pour suspicion d’espionnage, sa direction des Ballets suédois en 1920, sa décoration de la Coupole en 1927, ses engagements en faveur d’un théâtre chrétien : la vie de Marie Vassilieff est un kaléidoscope aux mille facettes, commenté par une pléiade de regardeurs, tant et si bien que le vrai s’apparente à un barycentre, à mi-chemin entre la réécriture et les fantasmes. Circassienne, démunie, oubliée, Marie Vassilieff crée en 1927 un « Guignol chrétien » et, deux ans plus tard, perd contre Kiki le prestigieux titre de « reine de Montparnasse ». Marie, peut-être pour se consoler de son titre de dauphine, crée en 1934 son musée éponyme, lequel deviendra un demi-siècle plus tard, en 1998, le Musée du Montparnasse. En 1957, elle meurt à Nogent-sur-Marne dans cette maison de retraite pour artistes, comme si, pour mourir, il fallait toujours un lieu, un vrai lieu, une retraite symbolique, digne de son ordre et de sa joie, de son immense joie.

« Une journée avec Marie Vassilieff »,
jusqu’au 21 juillet 2019. Maison nationale des artistes, 14, rue Charles-VII, Nogent-sur-Marne (94). Les jours de semaine, sauf le mardi, de 13 h à 18 h ; le samedi et le dimanche de 12 h à 18 h. Entrée libre. Commissaires : Mélanie Bouteloup et Émilie Bouvard, assistées de Camille Chenais. www.fondationdesartistes.com
« Une journée avec Marie Vassilieff »,
jusqu’au 20 juillet 2019. Villa Vassilieff, 21, avenue du Maine, Paris-15e. Du mardi au samedi de 11 h à 19 h. Entrée libre. www.villavassilieff.net

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°724 du 1 juin 2019, avec le titre suivant : Marie Vassilieff la cosaque des avant-gardes

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