Mardi 11 décembre 2018

Marie Laure de Noailles l’avant-gardiste rebelle

Par Dominique Paulvé · L'ŒIL

Le 1 mai 2001 - 2741 mots

Deux ouvrages célébrant l’avant-gardisme du couple sulfureux Charles et Marie Laure de Noailles sortent chez Grasset et Plume. A cette occasion, le galeriste Pierre Passebon a rassemblé des documents inédits, des portraits de Marie Laure réalisés par ses amis peintres et photographes, des œuvres personnelles de l’artiste et de ceux qu’elle a soutenus comme Balthus, Bébé Bérard, Dalí­, Jean-Michel Frank ou Cassandre.

Enfant triste et chétive au physique ingrat, Marie Laure promenait entre Paris et Grasse un perpétuel ennui. A l’ombre d’une grand-mère excentrique, amie de Jean Cocteau, elle devint une adolescente fine et allurée, rêveuse et curieuse de tout. Née très riche, Marie Laure Bischoffseim, fille d’une famille de grands banquiers, épousa dans une réelle communauté d’esprit le vicomte Charles de Noailles, jeune aristocrate beau, chic, discret et d’esprit aventurier. Avec lui, elle imposa au Tout-Paris un style, la quintessence d’un art de vivre, la mode de la gymnastique en plein air et celle des décors avant-gardistes. Les Noailles furent également de grands mécènes protégeant les artistes et produisant des films détonants.
Marie Laure est née le 31 octobre 1902 à Paris, dans une belle maison de l’avenue de l’Alma, notre actuelle avenue George V. A cause d’un père prématurément mort de la tuberculose alors qu’elle n’a que deux ans, Marie-Thérèse, sa mère, a la phobie de la maladie et l’élève dans du coton. Dans la villa familiale de Grasse, elle s’ennuie entre une mère éplorée et Miss Smiley, sa nurse anglaise. Pour tuer le temps, elle dévore la bibliothèque. Ses seules distractions lui sont apportées par sa grand-mère maternelle, Laure de Chevigné, aristocrate originale, précédée, dans les salons parisiens, de la réputation du nom scandaleux de son arrière-grand-père, le marquis de Sade. L’élégance et la modernité de Laure de Chevigné fascinent Marcel Proust, qui en fait le modèle de sa duchesse de Guermantes, avant qu’elle ne séduise également Jean Cocteau, son voisin du 10, rue d’Anjou. Auprès de Marie Laure, elle remplacera le père disparu, lui inculquant cette soif de modernité qui la maintint en éveil toute sa vie. Elle lui donne le goût de la conversation et de la répartie, lui apprend à tenir salon et à s’habiller. Lorsqu’en 1910, Marie-Thérèse Bischoffsheim se remarie avec le jeune auteur dramatique Francis de Croisset, l’hôtel particulier de la place des Etats-Unis accueille la famille où naîtront les deux demi-frère et sœur de Marie Laure, Philippe et Germaine.

Cocteau et le goût du travestissement
Marie Laure commence à fréquenter Cocteau pendant la Première Guerre mondiale, chez Laure de Chevigné et chez la mère du poète. Elle est subjuguée par son esprit, son originalité, sa différence. C’est Cocteau qui lui donne le goût de la culture populaire, des scènes de foire, du cirque, du déguisement. C’est lui qui lui apprend à rire aux facéties de Charlie Chaplin. C’est encore lui qui l’emmène chez le comte de Beaumont découvrir la musique de Poulenc. Il vient aussi à Grasse, faire des séjours dans la villa qu’il rebaptise son « sanatorium ». Il l’appelle sa « Douce », elle croit être sa « Lolita ». Marie Laure n’avait-elle pas dit à sa grand-mère qu’elle attendrait d’avoir 15 ans et 3 mois pour l’épouser ? Cocteau étant préoccupé par d’autres passions, « l’héritière aux cent millions » se marie, en 1923, avec le vicomte Charles de Noailles. S’il a un joli titre, il n’a pas encore hérité de la fortune de sa mère, la princesse de Poix. Charles et Marie Laure ont en commun des grands-parents excentriques, le goût de l’incongru et une fringale de modernité. Ils ne tiennent pas en place, voyagent dans le monde entier, assistent aux plus jolis dîners parisiens, vont au Bœuf sur le Toit, au Ciro’s, chez Maxim’s... La mode des bals costumés bat son plein, lancée par Etienne et Edith de Beaumont qui tiennent le devant de la scène parisienne en accueillant chez eux artistes et personnalités cosmopolites. On retrouvera chez les Noailles cet art de marier les genres. En 1924, la découverte des surréalistes conforte Marie Laure dans sa quête de poésie et d’insolite. Anarchiste, rebelle et provocatrice, furieuse de son éducation aseptisée, Marie Laure veut choquer et séduire, sortir d’un univers au décor classique qu’elle juge poussiéreux. Tandis qu’elle est enceinte de sa première fille, Laure, le couple déménage au 11, place des Etats-Unis, où Charles peut s’adonner à sa passion pour la décoration intérieure. L’année précédente, il avait commencé, avec l’architecte Robert Mallet-Stevens, la construction d’une grande villa « cubiste » à Hyères, le château Saint-Bernard, dont le terrain et sa ruine avaient été déposés par la princesse de Poix dans la corbeille de mariage du jeune couple.

Mobilier XVIIIe et créations Art Déco
La place des Etats-Unis, dénommée La Centrale par Marie Laure, est un extravagant exemple de beauté et de simplicité, mêlant, pour la plus grande surprise des visiteurs, le mobilier Bischosffeim pur XVIIIe à des créations d’Eileen Gray. C’est l’ensemblier Jean-Michel Frank, la nouvelle coqueluche du monde de la décoration, qui apprend aux Noailles à « démeubler » leur maison et à l’habiller de matériaux contemporains : marqueterie de paille, galuchat, parchemin... « La dernière élégance c’est l’élimination », clame-t-il dans tout Paris. « Le jeune homme est charmant, dommage qu’il ait été cambriolé », rétorque Jean Cocteau après avoir visité l’appartement du décorateur. Jean-Michel Frank a ouvert une boutique à Paris, Frank et Chanaux, devenue le dernier salon où l’on cause. Au Confessionnal, ainsi qu’il l’a baptisée, se retrouvent des personnalités parisiennes et des amateurs d’Art Déco tels que Marie Laure, Mona Bismark, Edouard Bourdet ou Madame Léon Blum. Place des Etats-Unis, Frank fait chanter les teintes ivoire, ponce et blanchit le galuchat, travaille les bois précieux et entoure les tapisseries de Beauvais de cadres en marqueterie de paille. Côté lumière, les abat-jour à fanfreluches sont remplacés par des éclairages dissimulés dans les corniches, derrière des blocs de quartz rose ou des plaques d’ivoire. La nouvelle « maison-clef » des élégances parisiennes est prête : les fêtes peuvent s’y succéder, dans un décor qui fait un pied de nez au classicisme, servies, de la cuisine aux pièces de réception, par 17 domestiques. La dynamique Marie Laure donne pour son mari d’exquis déjeuners dans la salle à manger réservée au vicomte, ornée de stucs en lapis-lazuli.

Un physique de jeune femme du Moyen Age
Contrairement à sa réputation, Marie Laure est une mère attentive et aimante, qui, en 1927, donne à Charles une seconde fille, Nathalie. Elle a un tel charisme qu’elle en est devenue belle. « Elle a une lumière intérieure », disent ses amis. Les plus grands artistes de son temps se succèdent pour portraiturer son physique de jeune femme du Moyen Age, avec son long visage, son teint de porcelaine, ses grands yeux et sa brillante chevelure de jais : Picasso, Bérard, Giacometti, Valentine Hugo, Balthus, Dora Maar, Cassandre, Dalí (qu’elle a découvert grâce à l’ami Faucigny-Lucinge), Man Ray, Horst, Hoyningen-Huene. Bien qu’extrêmement bonne et généreuse, elle a aussi un humour décapant et un formidable esprit de répartie, n’hésitant pas à être bitchy si l’occasion s’en présente, et ce jusqu’à la fin de sa vie. « Tiens, Edmée a un dîner en ville », peut-elle lancer, en entendant passer un vélomoteur dans la rue, devant dix personnes connaissant l’avarice d’Edmée de La Rochefoucauld. Le vicomte, quant à lui, ne se départit jamais de son flegme quasi-anglais et passe son temps à acheter des œuvres d’art : en 1925, il est le premier, en France, à acquérir une toile de Mondrian et à collectionner les manuscrits des surréalistes. Marie Laure regarde la peinture moderne d’un œil aiguisé et, sans jamais se tromper, sur un coup de cœur, achète et soutient instinctivement un artiste qui, comme par hasard, deviendra une célébrité. En 1927, elle accroche dans le salon le Monument aux Oiseaux de Max Ernst qui vient d’être terminé. Mais parfois aussi elle achète, simplement pour faire plaisir à un artiste, une œuvre qu’elle sait être de piètre qualité. Une fois de plus, une grande complicité unit le couple. C’est ensemble qu’ils visitent les ateliers d’inconnus, leur commandent des œuvres et les présentent au Tout-Paris au cours de soirées où souffle un esprit nouveau, mélange de distinction, de politesse et de dérision. Fait peu commun dans les dîners mondains, où jusqu’alors la discrétion était de mise, on s’amuse beaucoup, on se moque, on parle d’amour libre, d’homosexualité. Sur fond de musique de Poulenc, on dit des textes de Lise Deharme avec qui Marie Laure échange ses vues sur la poésie et le monde intellectuel qu’elles fréquentent. On a la conscience d’être « original », sans savoir qu’on va marquer d’une manière indélébile une époque de feu.
Les bals costumés à thème sont prétextes à de formidables innovations : « Comment m’habillerai-je au bal Noailles ? » se demande Maurice Sachs dans Au temps du Bœuf sur le Toit. « L’invitation prie de ne pas venir en étoffe usuelle d’habillement et suggère des toiles cirées, vanneries, végétaux, plumes, cuirs, tissus d’ameublement, papiers et cartonnages divers, etc. Je crois que je m’habillerai en cailloux ». Nos couturiers actuels n’ont décidément rien inventé...

Le cinéma et l’art de la gymnastique
Charles et Marie Laure se passionnent également pour le cinéma et deviennent même « producteurs », métier que Charles prend très au sérieux. En 1928, ils commandent à Jacques Manuel, l’assistant de Marcel L’Herbier, Biceps et bijoux, film mis en scène dans la villa de Hyères, magnifiant l’art de la gymnastique et de la natation. Puis, successivement en 1929, Les Mystères du Château du Dé, également tourné à Hyères, L’Age d’Or de Luis Buñuel et Le sang d’un poète de Jean Cocteau. Autre innovation de la place des Etats-Unis, pour la première fois à Paris est installée une salle de cinéma privée où 36 personnes peuvent prendre place. Présenté fin novembre 1930, L’Age d’Or donne lieu à un tel scandale qu’il est retiré par la commission de censure du Studio 28 où il se joue. On ne pourra plus le visionner avant 1949, date à laquelle il est reconnu comme chef-d’œuvre par la Cinémathèque française. Le film est prétexte à une nouvelle amitié avec Salvador Dalí et, puisque Paris tourne momentanément le dos aux Noailles à la suite du scandale, les fidèles vont s’installer quelques mois à Hyères. Cet éclat perturbe mais enchante les Noailles, de plus en plus reconnus comme mécènes fantasques et protecteurs des avant-gardistes. Parmi les artistes et personnalités admis chez eux, se côtoient des gens aussi différents que le poète René Crevel, Georges-Henri Rivière, directeur du Musée ethnographique du Trocadéro, Francis Poulenc ou le célèbre Abbé Mugnier, ecclésiastique mondain. A partir de 1932, Marie Laure est plus souvent à Hyères qu’à Paris : elle a appris à aimer le soleil. Et puis, Charles est souvent absent... Elle s’entoure de « pages », dont on dit dans Paris que certains sont ses amants.

La Villa Saint-Bernard, un paquebot de béton
Quelques mois après leur mariage, les Noailles décident de la construction d’une maison facile
à vivre, « intéressante à habiter et offrant le maximum de rendement et de commodités » sur le terrain offert à Hyères par la mère de Charles.
Ils veulent jouir d’une belle vue, profiter du grand air et de la lumière. « Nous étions jeunes et impatients », justifie le vicomte, qui, ne voulant point attendre les libertés de Mies van der Rohe et trouvant un peu sec le style de Le Corbusier, s’adresse à Robert Mallet-Stevens pour la construction de la maison : ce sera la première véritable réalisation de l’architecte qui vient de créer, cette même année 1923, les audacieux décors pour le film de Marcel L’Herbier, L’Inhumaine. Ce projet de « petite maison » devient un chantier énorme, conçu comme un paquebot, crépi de gris à l’extérieur,  perpétuellement agrandi durant dix ans. Tant pour les vitraux, les luminaires, les sculptures, le mobilier, les jardins et toutes les installations intérieures, y participent les artistes les plus pointus de leur temps : Pierre Chareau, Francis Jourdain, Louis Barillet, Djo Bourgeois, Gabriel Guévrékian... Le grand oublié lorsqu’on parle de sa création étant Léon David, l’architecte local, qui, en fait, réalisa dans l’ombre la majeure partie des travaux. Autour de terrasses en gradins, tout est bien pensé, judicieux, fonctionnel, fait pour vivre à l’extérieur et apprécier un confort simple mais parfait à l’intérieur : portes coulissantes, fenêtres à guillotine, jeux de lumière dans le verre taillé, larges baies vitrées... Aux murs, aucun tableau : pas de Picasso, de Braque, de Juan Gris, ni de Miró. Si l’on veut voir l’immense collection de peinture contemporaine des maîtres de maison, il faut descendre à la cave et tirer l’un après l’autre les panneaux sur lesquels ils sont accrochés, « par manque de place », selon Charles. Pour le vicomte, une chambre en plein air imaginée par Pierre Chareau avec un lit suspendu en métal, entouré d’une moustiquaire. Pour celle de Marie Laure, un sobre décor d’Eileen Gray. Au début de 1927, Gabriel Guévrékian y ajoute, avec un jardin cubiste, une palette multicolore à admirer du salon. Une grande piscine est le lieu de ralliement autour de laquelle on boxe, on s’adonne à la gymnastique, aux agrès, à la roue et où l’on suit à heures fixes les cours d’un professeur installé à l’année à la villa. Un terrain de squash, un sauna et une salle de sport viennent clore ce décor voué à l’hygiénisme. Après la disparition de Marie Laure, Charles vend la maison à la ville d’Hyères en 1973. D’abandon en dégradations, elle ne sera restaurée et réhabilitée qu’à l’aube du XXIe siècle, afin de devenir musée et résidence pour les artistes : une véritable Villa Noailles.

Marie Laure éditorialiste
En 1936, elle décide d’entrer en écriture : un premier éditorial dans le Vogue du mois de février est anonymement signé Marie Laure, avant que ne paraisse, en 1937, Dix ans sur terre, son premier ouvrage dédié à Serge Lifar, suivi de Les Croquevivants, en 1938, Le Requiem, en 1939, La Tour de Babel, en 1942, Les Iles invisibles, en 1945, sous le pseudonyme de Erica Ferrare, La Chambre des écureuils en 1955, Journal d’un peintre, en 1966. Côté peinture, dans les années 1925-26, elle s’était essayée à l’aquarelle. Son talent sera reconnu beaucoup plus tardivement, en 1948, lors d’une première exposition chez Paul Morihien, au Palais Royal. Des photos d’elle, prises par Maywald, la montre souriante, dans le salon de paille conçu par Frank, transformé en atelier. La guerre passe, changeant peu les  habitudes de la place des Etats-Unis. Entre soirées, dîners, concerts, pièces de théâtre, Marie Laure trouve le temps de participer à des décors de ballets ou d’en écrire l’argument, se lance dans la lithographie et, en 1952, crée des objets pour Dior. Comme son ami Jean-Louis de Faucigny-Lucinge, elle compose aussi de grands scrap-books, basés sur la revue de presse qu’elle  découpe tous les matins dans son lit. On peut y trouver des compte-rendus de soirées mondaines, des photos, des emballages collés de Gauloise Bleue, des articles sur les extra-terrestres qui la passionnent. Elle y ajoute des petits dessins, des lettres d’amis, des poèmes, des tracts en mai 68. Mais Marie Laure est malade, elle le sait et veut l’ignorer. Elle s’enferme dans sa peinture, pré-vendue avant les expositions dont la dernière a lieu Galerie Zerbib en février 1969. Elle continue à se passionner pour toute figure nouvelle, de Pietro Clémenti, à Adamo ou Andy Warhol, François-Marie Banier, Jacques Grange. Une embolie pulmonaire terrasse, le 29 janvier 1970, celle qui écrivait :
« Loin des larmes des larves des loups
Galopent les lanciers blancs sur la terre sans sève
Tourne Ixion sur ta roue
Je ne rejoindrai pas les lèvres
D’un seul amour toujours debout
A la crête du rêve ».

L’exposition

Qu’y voit-on ? Une quinzaine de tableaux, huiles sur toile, sur bois, ou encres, signés Marie Laure, entre 1926 et 1964. Des portraits d’elle par Valentine Hugo, Dora Maar, Alberto Giacometti, des photographies de Man Ray, Roger Schall, André Ostier. Des meubles de Robert Mallet-Stevens, Jean-Michel Franck, Pierre Chareau, un paravent de Jean Cocteau. Des dessins, collages, peintures de Christian Bérard, Jean Hugo, Cocteau, Max Ernst, Dalí­, Dominguez, entre autres. Une lettre du Marquis de Sade. Bref, toute l’atmosphère d’une époque, qui revit aussi à travers les albums photos et les scrap-books de Marie Laure. « Autour de Marie Laure », galerie du Passage, 20/22, galerie Vero-Dodat, 75001 Paris, tél. 01 42 36 01 13.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°526 du 1 mai 2001, avec le titre suivant : Marie Laure de Noailles l’avant-gardiste rebelle

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