Samedi 15 décembre 2018

Zooms sur Paris Photo

Par Bénédicte Ramade · L'ŒIL

Le 1 novembre 2004 - 859 mots

Paris Photo donne souvent le tournis au visiteur. Parmi les stands parfois exigus et prêts à exploser sous le nombre des photographies présentées, difficile de tout voir. Quelques arrêts sur images et des paris, à vérifier sur place au Carrousel du Louvre, en quatre jours seulement.

 L’événement vintage
Sans aucun doute le stand de la galerie new-yorkaise Hans P. Kraus devrait être l’attraction de la foire, avec une pièce exceptionnelle, un dessin photogénique réalisé en 1842 par William Henry Fox Talbot. L’empreinte délicate d’une dentelle est un des rares exemples aussi précoces de cette technique mise au point par Talbot en 1840, le calotype, qui lui permettait d’enregistrer directement une image sur du papier. Kraus présente aussi une collection d’empreintes de végétaux aquatiques, prises entre 1853 et 1854 par Anna Atkins, des épreuves d’Adolphe Braun et de Charles Nègre. Un fonds quasi
patrimonial qui devrait attirer autant les grandes collections qu’une foule d’amateurs.

Aux sources de l’esthétique documentaire
Parce qu’aujourd’hui, le style documentaire est omniprésent en photographie, il faut revenir aux sources, dans les années 1930 avec les photographies de Walker Evans présentées par la galerie de Cologne Thomas Zander et l’Américain Howard Greenberg. Derrière ces vues de rues sèches, dépourvues d’émotion, perce ce qui est devenu le credo de l’actualité photographique : le style documentaire, titre de l’impressionnant ouvrage d’Olivier Lugon où l’on retrouve la définition d’Evans en 1979 : « Documentaire ? Voilà un mot très recherché et trompeur. Et pas vraiment clair… Le terme exact devrait être style documentaire. Un exemple de document littéral serait la photographie policière d’un crime. Un document a de l’utilité, alors que l’art est réellement inutile. Ainsi, l’art n’est jamais un document, mais il peut en adopter le style. » Une exigence que l’on retrouve chez les chantres d’un paysage critique, les Nouveaux Topographes, groupe mythique constitué en 1975 par William Jenkins, commissaire de l’exposition américaine sous-titrée « Photographies d’un paysage altéré par l’homme ». Certains de ces topographes sans concessions au style désincarné sont devenus des stars de la photographie : les époux Becher, Lewis Baltz, Robert Adams tandis que d’autres se sont faits plus discrets à l’instar de Frank Gohlke présenté chez Greenberg ou d’Henry Wessel, exposé par Charles Cowles. Ces tirages noir et blanc acérés offrent une perspective historique salutaire face à la déferlante documentaire largement dévolue cette année au paysage naturel et urbain.

Boom documentaire
Oser dire que le documentaire sera la valeur sûre du salon n’est pas un gros pari. Cette année devrait être marquée par l’offensive d’écoles photographiques sur le quasi-monopole imposé par l’école de Düsseldorf cornaquée par les fameux Becher, et instigatrice de canons devenus quasiment maniéristes. Prise de vue objective (frontale), taille monumentale des tirages encollés, déshumanisation à outrance, des figures de style qu’on retrouvera sûrement puisque le public plébiscite ces vues objectifiées, sacralisées par la taille, une photographie au rang de tableau d’autel, comme chez Claus Goedicke représenté par Ulrich Fiedler. La beauté des points de vue secs d’Ola Kolehmainen (galerie Taik, Helsinki) ou des paysages déserts et sombres de Wijnanda Deroo (galerie Van Kranendonk, La Haye) poursuivent cette quête d’une désaffection pour le sujet, d’un traitement clinique qui prend le risque de perdre son sens critique à force de jouer la neutralité. Le nouveau documentaire d’un Simon Norfolk se détache de cette théâtralisation et offre la mémoire vive des conflits qu’il traverse. Plus sentimentales, ses photographies se révèlent pudiques, écartant du coup tout rapprochement avec le photojournalisme. De quoi se faire désormais une idée bien arrêtée du documentaire, de son style et de son esthétique.

L’abstraction
En pointillé, elle est là discrètement depuis quelques années. La photographie abstraite a ses adeptes : Garry Fabian Miller (galerie Hamiltons, Londres) et ses paysages imaginaires : Lidia Benavides qui présentera à la galerie madrilène Estiarte, des compositions lumineuses ou encore Gaston Bertin, dont les formes flottantes et chromatiques habiteront l’espace de la galerie 1900-2000 (Paris).

La Suisse, incontournable
La confédération helvétique n’est pas une mode, c’est un peu un indispensable dans le monde de l’art contemporain. La patrie de Balthasar Burkhard s’offre un statement autour de huit galeries suisses allemandes et romandes, toutes partantes pour des one-man/woman show. Susanna Kulli frappe fort avec John Armleder, quasi icône de la scène suisse artistique ; Skopia s’offre Claudio Moser, et Blancpain Stepczynski a choisi les enneigements de Thomas Flechtner. Analix Forever offre sa chance à la plus discrète Nathalie Rebholz, Edward Mitterand se risque avec Régis Golay, Bernhard Bischoff confie son stand à Erik Dettwiler. Quant à Jules Spinatsch, il livre à la galerie Ausstellungraum25 sa vision inattendue, tout en décalage des sommets du G8 à Davos, Gênes, New York ou Genève. La série intitulée Inconfort temporaire, est une vraie réussite, dans le goût de la provocation froide qu’affectionne le trublion suisse Motti.
Insuffisant cependant pour esquisser avec certitude le trait caractéristique de la création contemporaine suisse. Pour cela, il faudra mieux s’installer dans la project room, histoire d’engloutir le copieux programme concocté par le centre culturel suisse, alternant Pipilotti Rist, Ugo Rondinone ou Olaf Breuning. Et là, on reparlera de l’esprit suisse.

Paris Photo, Carrousel du Louvre, Ier, 11-14 novembre, tél. 01 41 90 47 70, www.parisphoto.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°563 du 1 novembre 2004, avec le titre suivant : Zooms sur Paris Photo

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