Vendredi 23 février 2018

Une foire jeune

À New York, l’Armory Show ne déçoit pas

Le Journal des Arts

Le 24 janvier 2008

Lorsque le marché est mal en point, les œuvres se libèrent. Et au vu des pièces présentées lors de l’édition 2002 de l’Armory Show, la foire d’art contemporain de New York, qui s’est achevée le 25 février, nous aurions pu en déduire que le marché n’est pas au plus haut. Pourtant, malgré cette abondance d’œuvres tendancieuses, sans parler de l’ambiance générale plutôt morose, le désastre que tous redoutaient n’a pas eu lieu.

NEW YORK (de notre correspondant) - Même si le consensus tendait à préférer le terme de “solide” à celui de spectaculaire, et qualifiait l’année d’”acceptable” et non pas d’exceptionnelle, Andrew Kreps (New York) a déclaré qu’il s’agissait de sa “meilleure année, toutes foires confondues”. Et, en effet, certaines galeries ont réalisé d’excellents résultats, tout au moins en termes de ventes, lors du dernier Armory Show.

Les galeries étaient tellement nombreuses, éparpillées sur les deux immenses allées, qu’il était impossible de tout voir en une seule journée (la foire n’ouvrait ses portes qu’à midi). Cependant, les plaintes amères au sujet de l’organisation et de la gestion, qui avaient marqué l’édition de 2001, n’avaient visiblement plus lieu d’être cette année, preuve manifeste que les organisateurs ont su se montrer à l’écoute.

Dans toutes les foires, un artiste semble toujours être omniprésent. Pour cette édition de l’Armory Show, il s’agissait de Sarah Morris et de ses peintures, mais aussi de John Currin, qui paraissait être l’objet d’un gag artistique puisqu’une de ses images était à la fois proposée par Murray Guy (New York) et Rebecca Camhi (Athènes).

Les galeries étrangères qui participaient pour la première fois à la manifestation étaient particulièrement enthousiastes. Pour celles habituées à la Fiac, par exemple, où les collectionneurs sont particulièrement difficiles à convaincre, elles ont découvert que le marché new-yorkais fonctionnait davantage sur le mode de la vente directe. Le Parisien Éric Dupont, très impressionné par la manifestation, a vendu au moins une œuvre de chacun des artistes qu’il présentait. “Cela prouve que nous n’avons plus à souffrir d’un complexe d’infériorité dû au fait que les œuvres françaises n’avaient pas de marché aux États-Unis”, nous a déclaré le galeriste. Thaddaeus Ropac (Salzbourg-Paris), qui était présent ici pour la première fois, a trouvé les collectionneurs très réactifs envers ses artistes. “Pratiquement aucun collectionneur européen ici ne me surprend autant que tous les grands noms de la Côte ouest. New York est le lieu idéal, je crains que Chicago n’ait à présent à souffrir de l’ombre que lui fera cette foire, surtout avec Art Basel Miami qui pointe son nez, estime le galeriste. Les résultats sont solides au-delà de toute espérance. New York a cette fraîcheur, cette jeunesse, et c’est aussi la ville des artistes. J’ai organisé un grand dîner pour mes clients importants, les responsables de musées, et 17 artistes étaient présents – c’est le privilège de New York.” Pendant ce temps, Emmanuel Perrotin (Paris) dominait, comme à son habitude, le marché de Maurizio Cattelan, mais il a également présenté certains artistes “branchés” de la scène française, comme le groupe Kolkoz, qui a créé un jeu vidéo d’arcade, filmé dans les intérieurs de collectionneurs parisiens, et dans lequel vous devez tirer sur les œuvres d’art, voire sur le collectionneur.

Comme d’habitude, un certain nombre de collectionneurs irréductibles a réussi à pénétrer dans la foire au cours de l’installation des stands (une entorse pardonnable de la part de la sécurité), à l’affût de la pièce extraordinaire à voir avant tout le monde. Sans aucun doute, les gens hésitaient plus que les années précédentes à franchir le pas, et ont acheté avec plus de précautions ; pour cette raison, les ventes jusqu’à 10 000 dollars étaient faciles, celles de 10 000 à 20 000 dollars légèrement plus difficiles, et celles au-dessus de 20 000 dollars étaient franchement rares. L’Armory Show est une foire si “jeune”, si “nouvelle”, que les ventes comme celles qui ont eu lieu au même moment à la foire de Park Avenue (1,2 million de dollars pour un autoportrait de 1935 de Frida Kahlo) sont ici impossibles. Ce côté “anti-historique”, nouveau jusqu’à l’obsession, voire juvénile, a suscité les critiques. Nicholas Logsdail, de la Lisson Gallery de Londres, nous a ainsi déclaré : “Il n’y a aucune œuvre historique ici, absence totale. On notait un réel enthousiasme lors de l’inauguration, mais il n’y avait pas cette frénésie de l’achat que l’on trouve habituellement, alors que tous les acteurs étaient en place ; plutôt une réserve qui ne s’est libérée qu’à la fin de la foire. Tout le monde était un peu tendu pendant la deuxième moitié de la foire. Les collectionneurs essayent déjà de comprendre ce qui s’est passé. La réserve d’argent ne s’est pas évaporée dans les crashes boursiers et ils dépensent intelligemment à présent.” Il était cependant possible de réaliser des bénéfices, comme l’a expliqué Jerome O’Drisceoil de la Green on Red Gallery de Dublin. La foire lui a coûté au total 1 500 dollars, frais d’hôtel compris, mais en quatre jours, il avait déjà réalisé un produit de 30 000 dollars en vendant les œuvres de ses jeunes artistes irlandais. Au même moment, Victoria Miro (Londres) réalisait de belles ventes : un Peter Doig a trouvé acquéreur à 146 000 euros ; le Chris Ofili qu’elle proposait aux enchères au profit des éléphants du zoo de Londres a grimpé jusqu’à 105 000 dollars, même si la galerie n’a pas gagné un centime sur cette vente. Après les résultats de cette année, la liste des galeries souhaitant participer à la prochaine édition de l’Armory Show risque d’être particulièrement longue.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°146 du 5 avril 2002, avec le titre suivant : Une foire jeune

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