Vendredi 23 février 2018

ENTRETIEN

Thaddaeus Ropac, galeriste

« Être inventif »

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 3 février 2009

Vous aviez ouvert votre galerie à Paris en pleine débâcle en 1990. La capitale a-t-elle aujourd’hui plus d’atouts qu’alors pour faire face à la crise ?
Paris peut faire face à la crise mieux que Berlin, Londres ou New York. La hype que nous avons constatée sur le marché reste identifiée à certaines places comme Londres et même Berlin, une ville qui était devenue incontournable pour une carrière rapide. Paris a profité du boom, sans être au centre du boom. Les collectionneurs français sont un peu plus intellectuels, ceux qui « font » Paris comme Antoine de Galbert ou feu Claude Berri, sont plus calmes. C’est un monde qui a pris ses distances avec la hype, et se révèle peut-être un peu plus conservateur, un peu plus lent. À un moment, j’ai passé plus de temps avec les collectionneurs français. C’est une valeur ajoutée de placer une œuvre en France. Ce serait tellement facile d’importer des œuvres pour les exporter illico. Pour l’exposition Baselitz en avril dernier, nous avons vendu 25 % de l’ensemble à des Français. C’était étonnant car habituellement nous vendons moins aux Français.

Jusqu’à présent les galeries étrangères avaient tendance à privilégier les collectionneurs qui se décident vite…
Les gens de la finance qui se sont rué sur le marché, en sont partis aussi vite. Ils ont fait de nous des enfants gâtés. Certains collectionneurs se sont sentis marginalisés. La crise va rééquilibrer les choses. La question du contenu va être plus importante, alors qu’avant une image forte suffisait à faire vendre la pièce. Les collectionneurs commenceront désormais plus fréquemment leurs questions par « pourquoi ? » plutôt que par « combien » ?

Comment comptez-vous faire face à la récession ?
Nous allons essayer de l’ignorer autant que possible. J’ai trente-cinq employés entre Paris et Salzbourg et je ne veux pas les renvoyer. Je pense même engager des gens, je reçois des CV tellement intéressants de personnes qui ont été licenciées par les maisons de ventes. Je vais aussi me payer le luxe de faire des projets non commerciaux mais passionnants. J’ai décidé de faire en avril à Salzbourg une exposition baptisée « Fuentes », sur quinze artistes et leurs influences non-européennes. Par exemple, nous mettrons Baselitz avec des sculptures d’art africain, Alex Katz et des estampes d’Utamaro que le Musée de l’Albertina [Vienne] va nous prêter ou encore Philip Taaffe et un encadrement de fenêtre marocain du Musée de Tanger. Pendant la crise, vous pouvez être plus inventif et faire vraiment ce que vous aimez alors qu’avant il y avait la pression pour vendre.

L’exposition « Raad o Bargh » qui présente à Paris à partir du 19 février quinze artistes iraniens relève-t-elle de la même démarche ?
Nous l’aurions faite de toute manière, mais c’est vrai que c’est un pur luxe. Nous espérons travailler à long terme avec un ou deux des artistes que nous montrons.

L’art contemporain iranien serait-il la nouvelle marotte après l’art contemporain chinois et indien ?
Je ne pense pas que l’on continuera à réfléchir en terme de labels comme avant. Mais il y a indéniablement un focus sur la scène iranienne. Lorsque vous regardez les Émirats, vous vous dites que les Iraniens sont bien plus en avance. Quand j’ai vu certains artistes iraniens, j’ai été estomaqué. On ne perçoit pas à Dubaï de féminisme politique comme on en voit dans le travail des Iraniens. Ou c’est trop littéral, ou c’est trop caché et vous ne pouvez le lire, alors que les messages que transmettent les créateurs iraniens sont plus raffinés.

Comment voyez-vous le développement artistique dans les Émirats ?
Je suis impliqué dans le projet du Guggenheim à Abou Dhabi. J’avais travaillé avec Thomas Krenz depuis longtemps. Il avait été le commissaire de l’exposition fêtant les vingt ans de la galerie à Salzbourg. Il a invité Anselm Kiefer à faire un grand projet pour le musée dans l’un des cônes qui constituent l’architecture. Un autre projet est aussi à l’étude en dehors du Guggenheim. Mais je n’ai pas voulu participer à Art Dubaï car avant de pénétrer cette région sous l’angle du marché, je préfère y intervenir sous un angle culturel.

Vous avez présenté Matali Crasset et Peter Halley en janvier. Comptez-vous organiser d’autres expositions de design ?
Uniquement lorsque cela fera sens. Quand on pourra faire des combinaisons du même ordre que Matali Crasset et Peter Halley. Ce n’est pas un mariage qu’on peut forcer. Nous ne serons pas un acteur du monde du design. Les concepts qu’induit le design m’intéressent plus que produire simplement du mobilier.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°296 du 6 février 2009, avec le titre suivant : Thaddaeus Ropac, galeriste

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